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24/12/2009

Funestes mathématiques congolaises

Ce roman, à la trame parfaitement maîtrisée, a pour cadre Kinshasa, à l’heure des enjeux politiques majeurs, qui virent s’affronter les détenteurs du pouvoir politique jouant sur la défensive ,d’un côté, et leurs contestataires non moins déterminés ,de l’autre, les uns et les autres se révélant des stratèges, rompus aux jeux subtils et retors de l’intox ainsi que de la manipulation des foules, dans le but d’affaiblir l’adversaire et de lui ravir définitivement la mise.Le recours au meurtre, dans ce contexte tendu, est monnaie courante.
Le récit, mené tambour battant, s’ouvre sur un meeting de l’opposition rassemblant des crèves –la-faim, convaincus à coups de billets de banque, d’afficher leur ferveur devant les caméras de la télévision.
Des hommes armés surgissent et tirent sur la foule: parmi les fauchés Baestro, un jeune kinois, dont le corps ne sera pas rendu à sa famille car ceux qui ont commandité froidement ce meurtre , dans le but de discréditer leurs adversaires, veulent à tout prix brouiller les pistes et tout à la fois en tirer les bénéfices politiques et médiatiques.
Parmi les exécuteurs de basses œuvres se détache la figure de Bamba, ci-devant enfant soldat, programmé pour tuer, mais dont la personnalité, révélée par touches successives, paraît plus ambivalente somme toute, et plus humaine qu’autre chose.
S’il est, un as de la filature et des enlèvements rondement menés, qui s’achèvent par la mort
atroce des victimes, il arrive qu’il épargne sa proie de manière inattendue.
Après un rodéo digne des meilleurs polars, le meurtre de Baestro, à l’arme blanche, aux abords du fleuve Congo, où les crocodiles font ripaille de la chair des pauvres humains voués à la disparition, est brutalement suspendue : liberté est rendue à la victime sommée de garder bouche cousue et de vivre dorénavant cachée, loin de ses pénates sous peine de mort.
L’affrontement entre le camp du président d’une part , et celui de ses opposants, d’autre part, sera émaillé de meurtres, et d’un cortège de règlements de comptes en tous genres.
Quant la peur et intimidation ne l’emportent guère, c’est la corruption , sûre alliée du pouvoir dans une ville hantée par la misère , le paupérisme, s’impose comme l’argument décisif sinon imparable. Ni le chagrin, ni le sens de l’honneur ou ce qu’il en reste, ni le legs coutumier aux références brouillées sinon annihilées, rien ne lui résiste.
La Faim est un personnage sensible, tactile, qui comme un monstrueux python n’a cure de ceux qu’elle étreint dans ses anneaux de fer.
Les protagonistes de ce drame se rangent en deux camps faisant assaut de cynisme, de violence, dans un ballet de faux semblants , une succession de coups fumants, en une macabre danse de scalpels.
Du côté du président, le sieur Gonzague Tshibombo, éminence grise, assisté par Célio Matemona, est la figure dominante jusqu’à sa chute risible. Célio Matemona ,le roi des mathématiques ,qu’il habilement retourné prend la relève et s’avère encore plus manipulateur sinon génial, en embarquant tout le monde dans ses équations fumeuses.
C’est sans aucun doute le personnage le plus original, et le plus détonnant de cette galerie.
Ne détenant aucun parchemin , ex-étudiant clandestin, passionné des maths mais n’en maîtrisant que des bribes, c’est un Rastignac tropical, doué d’un culot et d’un bagout irrésistibles, décidé à se faire une place au soleil. Manipulateur, fascinant, et lui même fasciné par le pouvoir, ses ors, ses marbres, et ses prébendes.
Se dépensant sans compter pour les sans-grades, nantis de leurs seuls espoirs qui se résument en la démocratie que s’emploient à ébrécher ceux d’en haut par leurs tristes exploits, Célio à son corps défendant est aspiré dans les cercles du pouvoir.

Ponctués de scènes très dures, ce roman a l’heur de baigner dans l’humour et la dérision.Les dialogues sont d’autant plus crédibles et savoureux qu’ils font vibrer les parlures kinoises, lesquelles s’y déploient dans toute leur richesse verbale, leur potentiel d’images, de poésie et de charme communicative. S’y inscrit le génie d’un peuple prompt à en boucher un coin, à ses bourreaux les plus funestes.
C’est par Célio Matemona, qu’on est pour ainsi dire initié aux mathématiques congolaises, lesquelles consistent essentiellement à combattre les adversaires internes et externes par des coups de bluffs, des mises en scènes, où le génial ; le trivial ,le grandiose ainsi que le sordide se côtoient pour mieux donner le change.
A ce compte , un pauvre coopérant devient un terroriste afin d’empêcher la France de débattre des droits de l’homme au pays du grand fleuve dont le chef se sent lâché peu à peu.
Ce coup de maître n’est qu’un de nombreux exploits de Célio et de son chef Tshibombo.
Ce récit construit comme un polar est riche en résonances, c’est une fresque colorée et véridique du microcosme politique et des milieux d’affaires ; un coup de projecteur féroce sur les pratiques des officines internationales censées sortir les pays du sud du bourbier,mais qui l’aident en réalité à patauger dans la gadoue, la condamnant à faire du surplace.
Mais c’est aussi paradoxalement, et cela donne toute la mesure de cette œuvre ambitieuse qui a requis un travail acharné, un chant d’espoir, une ode au peuple congolais, longtemps brimé, devenu l’artisan d’une démocratie certes fragile dont l’évocation est tout juste effleuré dans l’épilogue.
Ce premier roman est un pari fictionnel réussi.
Antoine Tshitungu Kongolo

Jean Bofane Inkoli, « Mathématiques congolaises. roman », Actes Sud, collection « Aventure » dirigée par Marc de Gouvernain, 24, 32 €