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27/07/2010

Cinquante années du Congo en bande dessinée

 

C’est le propos de l’album collectif « Congo 50 [1]» cosigné par huit bédéistes congolais, membres de « Kin Label »,lequel tente de répondre à un pari pour le moins risqué à savoir livrer l’épitomé du Congo indépendant, depuis son accouchement à ce jour.

Huit artistes[2] se sont partagé la tâche chacun prenant en charge un de huit récits construits autour de deux jumeaux : une fille, Lipanda, et un garçon, Dipenda, venus au monde le trente juin 1960.

Leurs vies mouvementées épousent étroitement, du moins au niveau des intentions affichées, la trajectoire du Congo en cinq décennies.

Quelques points de repères se dégagent de cette saga : les discours du 30 juin 1960, dont celui de Patrice Lumumba ; la rébellion muléliste, l’expédition belgo-américaine contre les Simba à Stanleyville en 1964 ; la zaïrianisation [3] ;

le combat de boxe Ali contre Foreman dans la capitale zaïroise, les camps de réfugiés rwandais dans l’Est du Congo dans la foulée du génocide de 1994…

Quelques erreurs factuelles méritent d’être signalées : les rebelles enrôlées dans les rangs de Mulele ne disposaient pas de chars ! L’ONUC n’était pas présente à Stanleyville en 1964.

En outre si les récits sont fictionnels certains détails qui en émaillent le cours paraissent peu crédibles. Le père et la mère des jumeaux reçoivent en cadeau de leur ex-patronne magnanime une plantation de café. Dans le contexte de 1960 la chose est très peu probable pour ne pas dire impensable.

C’est faire bon marché du contexte tendu voire dramatique qui a entouré la proclamation de l’indépendance du Congo et vouloir solder à bon compte le fossé séparant Blancs et Noirs, Belges et Congolais, cloisonnés dans des univers superposés.

Les indigènes aspiraient de toutes leurs fibres à voir disparaître un système qui avait pour piliers institutionnels : le racisme, l’inégalité et le mépris.

Sans doute l’inattention a-t-elle eu aussi sa part dans les erreurs qui se sont glissés çà et là : à la page 17, il est affirmé que les jumeaux sont nés le 26 juin 1960, en contradiction avec ce qui est indiqué au début de l’album.

 

Cette initiative d’Africalia[4] mérite d’être saluée par sa volonté de confier à la magie des bulles le soin de consigner et de transmettre à la jeunesse congolaise une expérience collective tissée d’ombres et des lumières. En tant qu’outil de vulgarisation à vocation populaire, la bande dessinée se prête tout particulièrement à la mission de transmission de la mémoire collective congolaise qui fait figure d’un champ de décombres.

Toutefois l’on ne peut manquer de s’interroger sur les limites qui en découlent amenuisant en quelque sorte la liberté créatrice des artistes invités à s’impliquer dans l’exploration de leur passé. Le statut d’œuvre de commandité par Africalia, institution subsidiée par l’Etat belge ne manquera pas d’inspirer certaines réticences.

Création collective orchestrée depuis Bruxelles l’album Congo 50 pèche par une concession certaine au politiquement correct.

Les deux jumeaux forment des figures un peu trop lisses qui se meuvent davantage sur la scène de l’histoire comme des témoins et non des acteurs à part entière.

Les causes des guerres récurrentes qui déchirent le Congo demeurent dans l’ombre alors qu’il ne s’agit ni de fatalité ni de retour cyclique.

Les responsabilités dues au cynisme de la géopolitique ainsi qu’aux initiatives douteuses des pays frontaliers du Congo ne sont à aucun moment pointées du doigt.

Amarré depuis une décennie à la dénonciation des plaies de la société congolaise dans l’optique d’une éducation à la citoyenneté, digne de tous les éloges, Kin label fidèle à son engagement pose un jalon important dans son cheminement comme structure collective, et aborde une nouvelle étape de sa trajectoire vers des lendemains pour le moins prometteurs, en même temps que son mentor Asimba Bathy renforce son profil de chef d’orchestre déterminé et inspiré.

La bande dessinée est un secteur royalement ignoré par les pouvoirs publics congolais.

Il n’y a donc pas lieu de bouder le plaisir de feuilleter ce bel album aux couleurs magnifiques, même si le propos est par moment d’un conventionnel attristant.

Ce que ne manqueront pas de relever des lecteurs de bande dessinée exigeants.

Reste à savoir à qui s’adresse ce produit de luxe incessible à la bourse du congolais lambda.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Congo 50, Editions Roularta Books & Africalia, 56 p., avec une carte. Préface de Mirko Popovitch, directeur d’Africalia. Introduction d’Alain Brézault, coordinateur scénaristique. Prix : 12 euros. Une version en néerlandais est disponible.

[2] Asimba Bathy, Carla Bulaya, Jules Baïsole, Didier Kakwende, Fati Kabuika, Djemba Djeis, Tetshim Tshamala, Jason Kibiswa.

[3] Opération décrétée par les autorités zaïroises consistant à exproprier les hommes d’affaires étrangers au profit des citoyens zaïrois. Dans les entreprises publiques le leadership basculer entre les mains des nationaux. Il en découla à court et à  long terme des conséquences désastreuses pour l’économie du pays.

[4] Se sont joints à ce projet outre l’éditeur Roularta, le Musée d’Afrique centrale à Tervuren, et la Coopération Belge au Développement, Wallonie-Bruxelles International, etc.