Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Avertir le modérateur

10/09/2007

Les habits neufs du gouverneur

 Porté par la voix du narrateur, le comédien Dieudonné Kabongo, le dernier film en date du cinéaste D. Ngangura Mweze, appartient au genre de la comédie musicale, encore trop exploitée en Afrique. Le spectateur ne manquera pas d’être séduit par la couleur locale ainsi que la poésie qui émanent de cet opus cinématographique qui marque un tournant dans la trajectoire du réalisateur congolais,  soucieux de s’adresser au public locale , à travers cet hommage à la rumba, véritable emblème de la musique congolaise et son ambassadeur dans le monde, tout en s’enracinant dans l’universel.

Les tribulations récentes du Congo et de certains pays africains meurtris par des conflits fratricides se lisent en filigrane. Pour autant, l’universalité n’en est pas absente car D. Ngangura Mweze a eu l’heureuse idée de s’inspirer, très librement, du récit quasi éponyme du danois Hans Christian Andersen (Les Habits neufs de l’empereur).

La transparence du conte du maître danois, sa dimension poétique et allégorique,  n’ont rien perdu  à s’ajuster aux codes de la culture urbaine africaine, et plus particulièrement au contexte kinois, avec ses réalités.

En instillant les sonorités de la rumba  dans sa trame et en moulant des répliques chantées sur des rythmes familiers aux Congolais et à bien d’autres, Ngangura jette un pont entre l’art consensuel et populaire par excellence en République Démocratique du Congo, d’une part, et le cinéma, d’autre part, domaine d’autant peu connu du grand public kinois qu’aucun film n’avait  été tourné depuis quinze ans à Kinshasa. Cet hymne à la rumba est d’autant plus crédible que la distribution du film fait la part belle à toute une brochette de chanteurs et de chanteuse(s)dont le métier est de servir et de perpétuer précisément cette musique qui dans le bonheur comme dans le malheur anime la vie du congolais.

La trame filmique est limpide : dans un pays déchiré par la guerre,deux communautés : les Zerbos et Krowas (allusion à peine voilée aux Serbes et aux Croates ainsi qu’aux convulsions de la défunte fédération de Yougoslavie) s’affrontent dans une guerre fratricide.

Le dernier gouverneur krowa vient de prendre la fuite; un Zerbo, choisi par la multinationale qui a mis le pays en couple réglée le remplace.

Une fois installé au palais, le voila au cœur d’intrigues de courtisans;  et séparé de facto de sa femme, stigmatisée du fait de ses ascendances : c’est une Krowa autant dire une pestiférée. Le chef de la garde prétorienne l’éloignera du palais ainsi que son fils, Petit Prince.

Afin de discréditer le roi auprès d’une population acquise à la discrimination à l’encontre des Krowas, le chef de la garde prétorienne prépare la fête de l’éternelle jeunesse, au cours de laquelle , le roi , sa famille et son fils seront ovationnés par le peuple.

Les préparatifs de cette festivité accaparent la province et plus particulièrement l’artisan tailleur chargé de confectionner des habits cérémoniels pour le gouverneur.

Le chef de la garde escompte mobiliser l’opinion contre le gouverneur, coupable d’avoir gardé sa femme krowa. D’intrigues en coups fourrés, après avoir réussi à éloigner du gouverneur sa femme ainsi que son fils, il introduit une courtisane au palais.

Le tailleur disparu est remplacé par des maroufles qui n’arrivent pas à mettre la main sur le tissu qui convient. Venu le grand jour, le roi est nu devant son peuple rassemblé dans un immense stade. Mais personne ne lui en tient rigueur car il a su gagner les cœurs.L’apparition inespérée du  tailleur, de sa femme et son fils  vont porter la fête à son apothéose.

Fable sur le pouvoir avec ses facettes tragiques et dérisoires, dénonciation du rôle des multinationales qui fabriquent et contrôlent les soubassements économiques des guerres dites tribales, le film de Ngangura prend un intense relief grâce au jeu d’acteurs dont on saluera d’autant plus les performances qu’ils sont des néophytes pour la plupart.Le récit de Andersen s’est mué en réflexion  sur la fragilité du pouvoir usurpé, sur la folie de la guerre et la beauté des gens humbles.

Antoine Tshitungu Kongolo

Antoine Tshitungu Kongolo