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22/10/2007

Les deux écoles




                              

      Genèse  

 Natif d’une  contrée où tout ou presque est à faire, l'écrivain congolais, s'adonne,  malgré lui, à une multiplicité de formes d'écritures. Non pour la pause ; mais par nécessité vitale. C'est souvent une figure référentielle, un individu  dont on attend qu'il s'assume à la fois comme pédagogue, formateur, diffuseur de savoirs et porteur d'utopies.  Quand on mesure la ténuité de la vie humaine, on touche au caractère monstrueux d'un tel pari.              

Sous les années de plomb

 Ce fut une passion ravageante que d'écrire sous les années de plomb du mobutisme. Affronter la censure exposait le candidat écrivain aux représailles, briser la gangue des discours officiels fut tout sauf évident. La servilité des élites était dans l'air du temps. Le contexte général plombait les élans de pensée comme les poussées créatrices. Avec le recul, mes écrits de jeunesse prennent le relief d'une fronde qui se donnait les gants de la fiction."Interdit aux pauvres" fut un pavé dans la mare. J'instruisais, à ma manière, le procès de cette bourgeoisie vorace qui s'arrogeait la part du léopard au festin de la vie ne laissant au peuple que les os. C'est un texte culte qui a énormément marqué autour de moi et alentour. Dans le Zaïre de Mobutu, la lecture de la vie quotidienne sous le couvert de l'imaginaire permettait de mettre à nu les dérives du régime et de dénoncer ses germes de déshumanisation."Interdit aux pauvres" fut précédé pat "L'Albinos", une tentative de traduire en mots le destin des exclus. Mon héros était est un enfant de la rue, à une époque où le vocale shégué(s) n'avait pas encore pris cours. Le sort peu enviable des enfants de la rue n'avait pas encore apitoyé le microcosme des ONG, lesquelles depuis lors en ont fait leur miel, pour le meilleur comme pour le pire. Mon propos était de rendre audible la voix de ces renégats et de briser le silence autour des exclusions quel qu'en fût la raison alléguée, apparence pigmentaire, accusations de sorcellerie, divorces, et j'en passe. Le genre de la nouvelle m'a apporté une véritable reconnaissance, au-delà même des frontières du Congo puisque je fus lauréat, ex -aequo avec André Yoka Lye Mudaba, en 1985, du prix Pablo-Neruda Gabriella Mistral pour l'Afrique Noire francophone. Je fus couronné derechef en 1987 pour "Interdit aux pauvres"qui obtint le premier prix. Ce fut autre chose que de franchir le Rubicon de l'édition professionnelle. C'est donc sur le sol même du Congo que tout a commencé. Cette genèse douloureuse aura précédé d'autres gestations.  

 L’exil comme lieu d’écriture

Ecrire en exil fut une étape cruciale. Je ne m'adressais plus seulement à mes compatriotes. J'étais en prise à la fois avec une ignorance massive et un regard qui me décapait afin de traquer ma différence, et qui guettait le moindre faux pas. Je découvrais un stock impressionnant de textes qui charriaient les mythes et les stéréotypes de la mission civilisatrice. J'affrontais une sorte d'amnésie du fait colonial au sein de la société belge. Je travaillais au quotidien à l'exploration de ces corpus devenus terrae incongnitae pour mes contemporains belges et congolais. Je découvrais aussi la magie de contes comme incitant de la découverte de l'autre."Dits de la nuit" fut un moment merveilleux, un rende-vous riche d'échanges. De la fiction, j'ai été davantage porté à l'essai, aux ouvrages sous-tendus par l'ambition d'illustrer ma culture dans l'espoir d'un dialogue fécond avec les autres. Mes travaux de bénédictin m'incitèrent à une sorte d'oecuménisme serein. Quant à mes safaris en Wallonie, au pays de Flandre et ailleurs, elles furent ponctuées de rencontres inoubliables. Je ne citerai qu'un exemple, celui de Jean Louvet, ce dramaturge louviérois, gardien de la mémoire wallonne et poète sensible au sort des maudits de l'Histoire. L'espace de l'exil s'avère à la fois inconfortable et riche d'atouts. Pour peu qu'il s'exprime l'écrivain bute sur des discours répétitifs, rocheux qui lui dénient une voix à lui. S'en prendre aux mythes enracinés dans les imaginaires des anciennes métropoles ne va pas de soi. Pour peu qu'il refuse la commodité et les compromissions de jeux médiatiques, sa prise de parole le mettra en collision avec les experts assermentés, ethnologues, anthropologues, ou autres amateurs de fossiles. Sans parler de développeurs patentés qui jaugent tout, en ce compris la poésie, à l'aune de sacro-saints principes du développement durable.  Il puisera dans la rage de survivre des énergies nouvelles, courtisera la langue avec un peu plus d'ardeur. A cheval sur deux mondes qui se regardent en chiens de faïence; il lui faudra investir de nouveaux territoires de l'inventivité. Cela peut-être usant mais en vaut la chandelle. Etre congolais et se dire écrivain fut un autre pari, le chemin parcouru fut semé de chausse-trapes. Le vocable même de Congo met en branle tant d'images forgées naguère par les faiseurs d'empire : nos ancêtres n'ont pas écrit un seul livre, n'ont pas érigé un seul monument, ne connaissent ni la roue ni l'écriture; notre pays fut tiré du néant par le génie de l'homme blanc. C'est une trajectoire acrobatique, une danse inouïe, que trace obstinément le Congolais  qui se veut homme de lettres au pays des Nokos. Il a fallu publier à tout va; répondre aux sollicitations, le plus souvent dans l’urgence, essaimer dans toutes sortes de revues, des plus prestigieuses aux feuilles de chou. Jouer le grantécrivain avec joyeuseté et parfois avec panache.  

La quête d'une parole qui fût la nôtre

Ne plus être la voix de ce maître dont les paradigmes nous chosifiaient, nous assignant des ancêtres barbares avec leur cache-sexe qui ne dissimulait pas grand-chose. Avec le recul, je puis affirmer que c'était notre façon de réfuter la ventriloquie. De ne plus être la caisse de résonance de civilisateurs patentés qui concédèrent du bout des lèvres, à nos parents,  l'étiquette glorieuse 'd'évolués évoluant". Il leur fallait quelques siècles encore pour parcourir les échelles de la Civilisation et se rapprocher tant soit peu de l'homme blanc.  Mais si je n'avais pas tant lu, aurais-je écrit? Certains écrivains m'ont marqué plus que d'autres. La littérature a été le piment qui a donné son goût brûlant à mon adolescence. Elle m'a imprimé, à moi et à mes camarades, cette marque qui se traduit quelques décennies plus tard, par ce goût irréductible pour les causes perdues d'avance; cette sensibilité d'écorché vif qui porte aux chimères. Nombreux furent les écrivains qui apportèrent des réponses à mes interrogations d'adolescent. Ils furent tout aussi nombreux à me fasciner. C'est à cette époque (dans les années 70) que j'ai eu à découvrir les plus grands: Camus, Zola, Hugo, Sartre..., Césaire, Senghor, Sembene Ousmane, Jacques Roumains, pour n’en citer que quelques uns. Je refusais pour ma part de lire ces enchanteurs dans les éditions édulcorées («en français facile") qui circulaient à l'époque. Je leur préférais les éditions estampillées "texte intégral" dont la bibliothèque familiale était richement pourvue. La littérature m'apportait la rumeur du vaste monde. Elle me permit de découvrir que l'Afrique n'avait pas été colonisée parce qu'elle l'aurait mérité à quelque titre que ce soit. Cheik Amidou Kane m'en dissuadait par sa condamnation nette de l'art de vaincre sans avoir raison. Dès cette époque, je fus porté à contester les affabulations de nos vainqueurs omniscients. A interroger les silences de notre histoire, les non dits et les pointillés m'obsédaient.  

Le refus de la zombification

  Ecrire pour moi, c'est refuser la zombification. Mais qu'est-ce donc qu'un zombie? On le reconnaît assez aisément à son psittacisme: cette tendance marquée à reproduire de façon mimétique des références livresques fussent-elles les plus douteuses. Intellectuellement, il accuse une dépendance maladive à l'égard de représentations et de clichés qu'il tient de ses chers maîtres. Grâce à eux, le discours forgé naguère, pour légitimer et perpétuer notre dépendance, a de beaux jours devant lui. Ah!qu'ils adorent les farandoles de la vanité, les micmacs, les jeux de masques, les transes de l'autosatisfaction. Le zombie pèche le plus souvent par sa maîtrise insuffisante de l'histoire qui a forgé son peuple et qui l'a mis au monde. Il a  trop à coeur de complaire à ses mentors que pour remettre à plat des assertions historiques qui ne le sont qu'au nom d'a priori idéologiques. Le zombie incarne ce que je ne voudrais jamais être : un écrivain,  que dis-je, un auteur aux propos trop lisses vivant sur son stock de clichés élégamment distillés. Pour moi pas d'écriture sans dissidence. Le consensualisme tue la vraie littérature. Je me suis toujours voulu de ceux qui ouvrent une brèche dans les silences bétonnés. Il n'y a d'écriture à mon entendement que celle qui empêche de tourner en rond , celle qui empêche de fermer les yeux. Un grand poète l'a dit " Poète, ton silence est crime".   

 Pourquoi écrire?

   J'écris par nécessité vitale .Mais sans doute mon écriture constitue-t-elle une tentative pour concilier deux univers clivés, deux écoles aux discours diamétralement opposés. D'un côté l'école dite moderne, celle de l'homme blanc ou son avatar ; de l'autre celle de la sagesse, des gestes, des rites et des savoirs retransmis depuis la nuit des temps par la magie du verbe mais pas seulement. Deux écoles, avec chacune ses vérités, son univers, son langage, ses usages normatifs, ses codes, et de surcroît jalouse de ses prérogatives autant dire de son emprise sur nos esprits. D'un côté, l'affirmation de nos ascendances gauloises ; de l'autre la mémoire toujours vivace de Ilunga Mbidi , roi-fondateur et sa lignée de successeurs, ravalés dans nos manuels scolaires au rang -combien peu enviable!-de "potentats sanguinaires", de roitelets rétrogrades et présomptueux", de "polygames indécrottables"etc. Et sans doute plus problématique encore, l'entrée en collision, dans nos pauvres caboches de potaches, de vérités à l'allure inconciliables. L'instituteur proclamant que la ligne droite est à la fois la plus sûre et la plus courte. Ma mère vantant, pour sa part, la vertu des méandres. Dans la brousse, le plus sûr n'est pas de filer tout droit; c'est aller vers le danger; s'exposer à l'ennemi autrement dit se jeter dans la gueule béante du lion. Ce qui est révéré au nom de la logique cartésienne, se trouve délégitimé par les canons de la sapience ancestrale. Imaginez un peu le dilemme pour les écoliers que nous étions. Et comme pour ajouter à notre trouble, la ville où nous évoluions était précisément le contraire de la brousse: un " centre extra-coutumier"; une ville en plaquette  de chocolat, aux rues se coupant à angle droit, aux maisons alignés au cordeau. C'est pour jeter un pont sur cette béance entre deux mondes que l'écriture s'est révélée à moi comme "une arme miraculeuse" même si la querelle entre la ligne droite et les sinuosités du sentier de tracée ancestrale est loin de connaître une trêve.

  Pour qui écrire?

 Césaire le magnifique m'a estampillé de son propos devenu proverbiale: " Je suis la bouche des malheurs qui n'ont point de bouche." Cette sentence hautement programmatique, j'ai voulu à ma façon, et en toute modestie, me l'approprier. Le vers de Césaire depuis lors a été mis à toutes les sauces de l'écrivain qui se veut "engagé et engageant", pour faire honneur à une autre expression, de percée récente mais devenue elle aussi obligée. Pourquoi ne pas se contenter d'un genre: le roman, la poésie, le théâtre ou l'essai? Pourquoi diantre embrasser tant de genres au risque de s'y perdre? Pourquoi se colleter avec des canons, des formes si diverses, au risque d'y casser une plume trop gloutonne ou de se voir coller l'étiquette peu gratifiante de polygraphe? N'y aurait-il d'écrivain que global?   Pour moi l'écriture, en tous les cas, est "une chose qui dure" à l'instar de ce que Paul Valéry disait du poème, appelé par essence à une forme de pérennité.     

J'écris aussi pour moi-même, pardi. Pour me faire plaisir et pour oublier, fût-ce momentanément, le sablier qui se vide inexorablement. Entailler l'arbre de ma vie. Y inscrire la trace fragile de mon passage sur cette terre des hommes. Ni détenteur d'une vérité absolue, ni mage ni gourou. Mais détenteur d'une parole unique, irremplaçable. J'écris pour la beauté gratuite du geste. Pour ce dialogue infini qui poursuit par-delà les siècles entre des textes et des écrivains d'époques et de moeurs différentes. J'écris pour miner les préjugés. Afin de prêter ma voix à ceux qui croupissent dans les cachots du silence, aux femmes et aux hommes bien vivants mais rendus invisibles et inaudibles par les méfaits du mépris. Oui j'ai une vision naïve, superlative de l'écrivain. Il ne s'agit guère, qu'on me comprenne, d'entériner les exploits dérisoires d'histrions médiatiques. L'écrivain vit dans et par la langue. La littérature des instituteurs m'a toujours fait sourire. Celle qui relève du "libanga littéraire" m'inspire du mépris. Tirer de la langue autre chose que du convenu, s'éloigner des platitudes, de la foultitude des clichés ainsi que des rhétoriques empathiques, tels sont, pour moi les vertus d'une véritable écriture.  

 Ecrire, toujours écrire  

C'est la seule manière, à mon sens, d'échapper aux diktats et aux fantasmes de notre société du spectacle, soumise au primat de l'image et au consensus des foules. J'écris parce qu'il me paraît urgent de restituer à l'écriture le droit d'aînesse que lui ont ravi les médias narcotiques infusés à haute dose d'approximations télévisuelles ou autres dans le triomphe des rites du sensationnel. Car je rêve de "prêter " une voix de raison" au corps hideux de l'univers. Oui, je voudrais recacher la langue, toutes les langues de bois. M'exprimer depuis ce lieu forclos aux boursouflures technocratiques et bureaucratiques qui ont semé tant d'exclusions hideuses et de misères ingérables. Conférer un droit d'aînesse à l'écriture, c'est poser celle-ci comme une ennemie naturelle du prêt à consommer idéologique, propre à notre temps. C'est confronter l'homme à l'essentiel qui est l'exercice de la pensée et la manière dont il rêve le monde. Ce qui suppose que les élites n'ont point renoncé à leurs responsabilités. Et aussi que l'écrit ; le livre en l'occurrence n'est pas une simple marchandise. Mais en voilà un vaste sujet. J'écris parce que j'ai la faiblesse de croire que l'écriture est salvatrice. Salvatrice l'écriture? Oui, car elle est le refuge par excellence du magistère critique. Un espace où se libèrent les poussées créatrices. Ici éclôt et s'étoffe la dialectique pour la réfutation des vérités simplettes. Celles-là mêmes qui prospèrent sous la couvée des certitudes évangéliques". L'authenticité de l’écriture, pour moi, se situe résolument aux antipodes des discours télécommandés qui frayent avec les gouffres de la logomachie et les terrorismes de pensée. Leurs étiquettes sont d'autant plus trompeuses qu'elles s'avèrent interchangeables. Car l'écriture consiste à pourfendre ces simplismes , qui sous toutes les latitudes confondues, sont la bannière des identités meurtrières , qu'elles se réclament des nationalismes fumeux, des fédéralismes et confédéralismes démagogiques, des provincialismes niais, des séparatismes , sans parler d'autres formes d'extrémismes.

17/10/2007

Antoine Tshitungu Kongolo au Dolce Vita

Communiqué

A l’invitation de la revue Indications, Antoine Tshitungu Kongolo, écrivain et critique littéraire  sera l’hôte du Dolce Vita le jeudi 18 octobre à 18 h 30.Cette rencontre à laquelle vous êtes cordialement invité(e) s’inscrit dans le cadre de YAMBI ; elle est organisée en collaboration avec le C.E.C.

 

Dolce Vita : 37a, rue de la Charité Bruxelles 02 223 46 75

08/07/2007

Un bus nommé Kinshasa

Vincent Lombume Kalimasi, « Un bus nommé « Kin-la-belle », nouvelle, Editions Mabiki, Bruxelles-Wavre-Kinshasa, 2006, 66p, 7 euros

Fils de ce Congo qu’on a trop souvent comparé à un bateau ivre, Vincent Lombume Kalimasi est né et vit dans la capitale de toutes les douleurs et de tous les délires : Kinshasa. S’il écrit depuis des lustres, ses textes, connus de quelques initiés n’ont pas pu connaître les honneurs de l’édition, sauf quelques rares fragments distillés,  ça et là, dans des revues.

La publication quasi concomitante de deux de ses nouvelles[1] permettra d’une part, de briser la chape de l’anonymat, et d’autre part, de découvrir une voix surgie des entrailles, nommant sans tabou des tranches de cauchemars. « Un bus nommé « Kin-la-belle », libère une voix incantatoire, lyrique, lumineuse, pour dire la densité du malheur.Une écriture secouée de rire et généreuse de sarcasmes, scatologique par moments, eschatologique à d’autres. Du rire aux larmes et des larmes au rire, c’est un incessant va et vient qui traduit l’ambiguïté même de la destinée humaine.C’est cela même qui fait l’universalité de son écriture qui emprunte volontiers des accents carnavalesques.

Vincent Lombume Kalimasi s’exprime à partir d’un lieu, Kinshasa, donne la voix aux marginalisés, à des êtres brimés, violentés, niés dans leur dignité. Ceux que la misère, la pauvreté et la violence aura dépouillée, mais son message n’en est pas moins universel de part son humanité.

Malgré l’ancrage de son récit dans le terreau urbain de Kin-la-belle  ne cède que modérément  aux sirènes du français de Kinshasa, même s’il pimente de quelques vocales son morceau de bravoure. Il se pourvoit ses grandes orgues que sont les images d’une charge poétique impressionnante, d’un vocabulaire quasi inépuisable dont il use et abuse dans un feu d’artifice verbal qui donne la mesure de son inventivité.

Sa maîtrise époustouflante des mots lui permet de créer une langue à lui, désormais reconnaissable pour ses audaces, son goût  du mot tarabiscoté, ses images osées.

L’ouverture de la nouvelle « Un bus à Kin-la-belle »vaut un arrêt :

« Soleil obèse, astre de feu crucifié comme une ordalie maléfique sur le ciel de cette putain de ville, en ce matin de février de l’An X… 

Soleil immobile d’éclats métalliques, pareil à des myriades de fourmis légionnaires vêtues de feu et masquées de clameurs muettes, en guerre torride contre tout ce qui respire, marche, se dresse, se couche, agonise, remue, faisande ou macère. » (p5)

Embarqué dans une guimbarde épique, bourrée de passagers qui constituent un véritable échantillonnage de la population kinoise, lui-même incarnant le fonctionnaire mal payé, 

à qui des ministres, passés maîtres dans la démagogie et les promesses non tenues dorent la pilule, Gaou soliloque et dresse son autoportrait :

« Une de ces ombres, c’est moi : le Gaou. En plein sur la face, ma part de soleil. Salut, grand incendiaire ! Et ne me bouffe pas trop ! La famine avec ses dents de silex, s’y emploie déjà ! Et regarde ce qu’elle me laisse sur les os : une vieille peau fatiguée, toute grisâtre, sous celle, élimée de même couleur, de mon vieux costume exsangue. « (pp8-9)

Le voilà pris à partie par un prédicateur irascible. A la bordée de malédictions qu’on lui lance, il répond par le rire.

Tandis que le bus –métaphore de la capitale congolaise- poursuit sa course chaotique vers le centre ville, lieu focal de tous les pouvoirs, et de ce fait  espace, mythique où quotidiennement les foules de déshérités vont chercher un salut incertain, Gaou succombe aux charmes de Fatu, « la tueuse ».

C’est le monologue de cette gamine autrefois violée, qui constitue le second maillon narratif de la nouvelle de Vincent Lombume Kalimasi. Rejeton de  bidonville, elle n’a cessé de subir les assauts de pédophiles et autres phallocrates. Elle qui a grandi dans la misère la plus noire narre sa chienne de vie dans un flux de mots rageurs.

Fatu  et Gaou sont en réalité des vieilles connaissances. Gaou, amateur de chair fraîche,  a échappé, par bonheur, au sort fatal que lui réservait Fatu, laquelle  a coutume de tuer froidement ses amants d’une nuit,  emportée qu’elle est dans une démence vengeresse.Ils sont par ailleurs liés par le souvenir de Choco, l’amie d’enfance de Fatu, morte du sida.

Face aux apostrophes rageuses du  prédicateur débile qui prêche à même la guimbarde maudite, et qui les apostrophe pour avoir osé rire de lui, Fatu et Gaou rient de plus belle attisant sa colère. Leurs rires croisés, ravageurs, torrentiels pour ne pas dire démentiels deviennent ainsi le signe et l’instrument d’un discours libérateur qui torpille le pouvoir que des prétendus hommes de Dieu exercent sur la foule lobotomisée et impuissante, à force d’infantilisme.

Des monologues en chiasme, tous deux tissées de cauchemars, tramées de rêves obsessionnels rapprochent Gaou et Fatu avant qu’une mort violente ne les emporte de concert, à la suite d’une collision tragique comme pour souligner leur gémellité,  à l’aura fatale. Le conducteur de la guimbarde « Kin-la-belle », chatouillé par le rire a  perdu en effet le contrôle du volant. Avec habileté, l’écrivain congolais ménage une chute, sous la forme d’un articulet, dans la rubrique de faits divers d’un de nombreux quotidiens de la capitale.

 

« Kin-la-belle », chacun est censé le savoir, est le sobriquet affectueux de la ville de Kinshasa,

pour ses habitants, les Kinois, dont l’humour retors est toujours à l’affût . Ce n’est donc pas en toute innocence que Vincent Lombume Kalimasi, observateur sagace , coiffe d’une telle appellation un bus qui tisse sa navette entre le fameux centre ville et les quartiers périphériques et excentrés où vivent les déshérités.

Il suggère en même temps que ce tacot poussif a statut de métaphore .Cet  univers clos sur quatre roues constitue un condensé de la société congolaise, générale,  et kinoise en particulier. La peinture des personnages est décapante à souhait, l’évocation des odeurs, mémorable à plus d’un titre. Ce monde faisandé a besoin d’une bonne dose de rire pour sortir de sa torpeur et se libérer de ceux qui oppriment les faibles en leur vendant des bondieuseries. Le rire va servir de purgation et de catharsis, mais les rieurs paieront de leur vie et le bus n’arrivera pas à destination. Du bidonville au centre ville, de l’enfer au paradis, ce parcours a valeur de symbole. C’est la destinée même du peuple Congolais, dans son ensemble, qui est retracée par un poète qui a le sens des mots et l’imagination féconde et dont les pépites de rire donnent la mesure de ressources d’un peuple opprimé mais nullement asservi à ses bourreaux.

Au total, « Un bus nommé  Kin-la-belle » est le symbole de nos chiennes de vie prise entre délire et démence, oscillant entre rire et pleurs. C’est par là que ce récit se hisse à l’universel.



[1]  Dans le cadre du concours de nouvelles institué par l’ONG Coopération par l’Education et la Culture, en hommage à l’écrivain guinéen William Sassine, Vincent Lombume Kalimasi a été récompensé par le deuxième Prix William Sassine  pour sa nouvelle « Une voix dans mes entrailles ».Elle a été publiée avec quatorze autres nouvelles dans un recueil intitulé « Le camp des innocents », aux éditions Lansman.  Nous ne traitons pas ici de cette nouvelle. Lire par ailleurs, l’entretien que l’auteur congolais a accordé au magazine « Agenda interculturel »no 239-240-Juin 2006, « Le beau, le bon, le vrai », pp22-23.

 

[3]