Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Avertir le modérateur

11/02/2008

La Chorale des mouches

    Dans « La chorale des mouches », son premier roman, Mukala Kadima-Nzuji  examine à la loupe la responsabilité morale et factuelle de l’intellectuel congolais dans la faillite de son pays, confronté à la misère, aux démons de la division, à la violence des pouvoirs ubuesques ainsi qu’à l’incertitude des lendemains. L’intrigue se focalise sur un diplômé d’université dont la carrière médiocre a pour cadre une banque.

C’est sous son regard ébahi et scandalisé que nous sont décrits les méfaits stupéfiants commis par des dirigeants d’entreprises publiques  dans une république nommée Kulhâ , réplique quasi parfaite du Zaïre de Mobutu et à bien d’égards aussi du Congo actuel. Derrière sa vitrine pour le moins respectable, la Banque populaire sert de tiroir - caisse au régime du dictateur Oré –Olé et à sa cour. Le narrateur lève le voile sur les règles non écrites et néanmoins imprescriptibles du pouvoir dictatorial qui sévit au Kulhâ. Le droit de cuissage y est d’application et permet aux dirigeants de transformer les femmes en esclaves sexuelles pour la satisfaction de leurs instincts libidineux, et de les instrumentaliser afin de manipuler les opposants.

Sexualité, rites magiques, sacrifices rituels ainsi que leur cortège de victime expiatoires

Sont décrits avec un réalisme poignant.

Des filles pubères sont raflées dans les quartiers pauvres de Musoko, la capitale, séquestrées puis tuées dans les geôles  de services de sécurité, placés sous les fourches caudines du redoutable Mao, neveu du président de la République de Kulhâ.

Le romancier aborde dans la foulée toute une série de thèmes qui donnent une résonance singulière à de narrateur de Charybde en Scylla.

Mao va jeter dans les bras de notre héros, sa nièce, une jeune femme aguicheuse, abusée

Par ailleurs par son oncle. Ce mariage  forcé donne le la d’une série d’aventures rocambolesques les unes autant que les autres. La mariée est une « emmancheuse », une femme instruite et bien faite de sa personne mais condamnée au célibat et pour cause.

Sincèrement amoureuse de notre héros, qu’elle réussit tout d’abord à séduire à force de subterfuges, elle finit par se faire détester dès lors qu’elle s’installe de son chef sous le toit

De son «  mari ». Notre héros lui, a un autre amour, une fille dépitée de mirages urbains et qui s’en est son retournée vivre dans son village natal, auprès de sa grand-mère et de son oncle. Les deux femmes portent d’ailleurs le même prénom coiffant le récit d’une fascinante gémellité.

Le romancier aborde dans la foulée toute une série de thèmes qui donnent une résonance singulière à son propos. Il évoque la question brûlante des minorités ethniques en revenant sur l’instrumentalisation des pygmées par le régime du dictateur Oré-Olé (une réplique plus que convaincante du défunt Maréchal Mobutu qui réquisitionna sous les drapeaux des centaines de pygmées).Des pygmées furent arrachés à leur milieu et enrôlé de force dans l’armée de Mobutu. Ils servirent de chair à canon, lors de deux guerres du Shaba (Katanga), en 1978, et, derechef en 1980.  Mukala-Kadima Nzuji donne un coup de projecteur sur les rebellions qui ont essaimé au Congo, dans les différentes phases de son histoire. Démythifiées, elles apparaissent comme des « épopées » à la fois tragiques et dérisoires. Tous aussi ambigus leurs leaders « charismatiques » qui finissent toujours par succomber aux appels du pied du pouvoir.   

 La narration se coule dans une langue très châtiée mais alerte, sans fioritures inutiles , elle aligne des mots empruntés au français congolais sans verser dans l’exotisme; de même sont laissés en  rade le jargon philosophico-scientifique dont l’emploi massif gâche tant de récits focalisés peu ou prou sur les Africains occidentalisés.  L’onomastique, à elle seule, vaudrait toute une étude. Elle révèle une écriture tout en finesse placée sous le double signe de l’allusion et de la dérision. Musoko, la capitale, n’est autre qu’un terme, à la fois générique et dépréciatif, emprunté au tshiluba (cilubaà).  Khulâ (du swahili kula c’est-à-dire manger?), le nom du pays n’est qu’un trompe l‘œil, l’espace géo-historique auquel se réfère le roman n’est autre que la République Démocratique du Congo. C’est à une exploration de la mémoire collective congolaise  que nous convie Mukala Kadima-Nzuji, cela à travers une multitude de récits enchâssés, tirés de la culture populaire, laissés jusqu’ici en jachère par les études savantes.

Antoine Tshitungu Kongolo

Mukala Kadima-Nzuji, La Chorale des mouches, Paris, Présence Africaine 2003

07/12/2007

La guerre et la paix de Moni-Mambu

 

Le nom de Moni-Mambu renvoie au cycle légendaire du même nom, axé autour de ce personnage emblématique, enfant terrible aux exploits célébrés par les conteurs de l'espace culturel kongo. Moni-Mambu a ses répondants partout ailleurs, au Kasaï (il prend les traits de Ngoyi wa Lubabinga); à l'Equateur (chez les Mongo, il porte le nom de Ngoy; le poète A.-R Bolamba en codifia les aventures), et même ailleurs. Moni-Mambu comme ses alter ego est un querelleur qui trop souvent a eu le dernier mot sur ses adversaires grâce à sa ruse imparable.

 

 En coiffant du nom de Moni-Mambu, un ex enfant-soldat, originaire du Kivu, en mal d'insertion après une guerre dévastatrice qui l'aura mené à Kinshasa, André Yoka Lye Mudaba, se veut le chantre d'un Congo à l'identité rénovée, puisque débarrassée de ses particularismes, pour affirmer la richesse humaine du Congo à savoir une culture commune par-delà la diversité linguistique. Au coeur de ce récit d'une écriture agréable et limpide, les vicissitudes d'un ex enfant-soldat, laissé pour compte des programmes de réinsertion , conçus et mis en oeuvre par des ONG internationales .Déçu, il décide de retourner dans son bercail kivutien. Du coup, son voyage prend valeur de parcours initiatique.Il  apprend véritablement à se ressourcer dans la nature, à découvrir et à aimer les mille et un visages et paysages de son pays. A connaître et apprécier des valeurs qui lui étaient jusque-là méconnues Son voyage est une renaissance mieux une métamorphose. Elle est le fruit de rencontres successives qui lui dessillent les yeux."Toute rencontre est une chance" devient une antienne sur ses lèvres. Il apprend à se défaire de ses oeillères au contact d'autres Congolais. De sorte qu'il en vient à remettre en doute son attachement exclusif à son terroir kivutien, point de chute ultime de son odyssée. Tant il est transformé qu'il peut reprendre à son compte cette profession de foi cueillie sur les lèvres d'un secouriste de la Croix-Rouge : "Moi, je suis de partout dans ce Congo. Je n'ai pas d'attaches".C'est une identité nouvelle qu'il se forge, à l'aune de rencontres enrichissantes qui jalonnent sa route. Cependant, le périple de Moni-Mambu ne sera pas de tout repos. Après avoir participé à un braquage, il est mis aux arrêts puis libéré. Dans les environs d'Inongo, il provoque l'ire des pygmées qui l'ont surpris en flagrant délit de contemplation devant une Venus de leur clan prenant son bain dans un lac. Mis à l'amende, il poursuit sa route et se lie d'amitié peu après avec un politicien de l'époque Mobutu qu'on retrouve assassiné dans sa villa de Mbandaka. Il n'en faut pas plus pour que les soupçons se portent sur le pauvre Moni-Mambu, privé de liberté et jeté en prison. Toutefois il est innocenté grâce au témoignage d'un des gardiens du notable assassiné. Découragé, désargenté et de plus en plus accablé par un sentiment de malédiction, Moni-Mambu se voit proposé un voyage aux frais du commandant à bord d'un bateau naviguant sur le fleuve vers Kisangani. Le commandant se sert de Moni-Mambu comme homme de main pour voler et rançonner ses passagers ainsi que  pour ses trafics douteux tout au long du périple fluvial. Parallèlement à ce retour hypothétique et pour le moins mouvementé vers son bercail kivutien, Moni-Mambu en vient à une prise de conscience de ses responsabilités vis-à-vis des autres. L'enfant soldat programmé pour violer, tuer, rapiner, piller se remet en question et connaît le remords et le dégoût. C'est l'amorce d'une métamorphose inespérée et concomitamment du rôle positif qu'il pourrait jouer dans la remise sur pied d'un pays délabré et exsangue. C'est la nature, à travers les paysages mirifiques, qui est le déclencheur de ce processus d'humanisation de l'enfant soldat. La traversée du pays prend du coup valeur initiatique; la plongée dans la nature constitue une catharsis. Voilà notre Moni-Mambu libéré de la gangue de mauvaises habitudes acquises à l'armée. Cependant, il est piégé à Kisangani par son passé peu glorieux .Il tombe sur la soeur de Dada Nyota, qu'il avait violée lors de la prise de Kisangani par les troupes de l'AFDL de Laurent-Désiré Kabila. Prenant son courage à deux mains, il s'en va demander pardon à sa victime, internée depuis le drame, dans une clinique psychiatrique. Le récit s'achève par un happy end : non seulement Dada Nyota absous Moni-Mambu, elle accepte de l'épouser.

 

Dans ce récit didactique, destiné à la jeunesse congolaise, André Yoka Lye Mudaba délaisse le style pimenté de ses chroniques kinoises (Cf."Lettres à mon oncle du village"). C'est un chant d'espoir qui se donne à entendre à même la trame et les personnages campés. Ces jeunes naguère instrumentalisés à leur corps défendant par les chefs de guerre ne sont-ils pas eux-mêmes des victimes qui en dépit des crimes odieux et des destructions matérielles dont ils sont coupables mériteraient notre compassion pour ne pas dire notre indulgence plénière? Ils sont susceptibles en dépit de leur légende noire de contribuer à la reconstruction de la République Démocratique du Congo à condition qu'ils fassent amende honorable pour s'impliquer dans les tâches de développement.

 

"La guerre et la paix de Moni-Mambu"kadogo"", Kinshasa, Editions MEDIASPAUL, 2006, 124 p. illustré.

 

Antoine Tshitungu Kongolo

 

 

 

23/11/2007

Sublimes passions tribales

Sublimes passions tribales, récit, Edition Mosaïque, Kinshasa, 2000
Dans ce récit poignant l'intrigue est réduite à l'essentiel.Huit Mulongo s'est inspiré des évènements tragiques qui ont endeuillé le Katanga au tournant des années 90 avec leur cohorte de pogroms anti-kasaiens, suivis d'expulsions des populations originaires de deux provinces kasaiennes, indexées de proiteurs par des politiciens véreux en cheville avec le pouvoir vacillant du défunt Maréchal Mobutu.
Sur cette toile de fond dominée par l'intrumentalisation de la donne ethnique, portée à son acmé, se nouent une idylle entre Ilunga, originaire de la province cuprifère, et Accalmie, née de parents non-originaires.
Les sublimes passions tribales sonnent l'heure fatidique de l'explusion des indésirables sur des trains maudits qui les conduisent vers d'hypothétiques terres ancestrales.C'est la séparation forcée et doloureuse de Ilunga et sa dulcinée qu'il ne reverra plus.Le malheureux assommé par son drame personnel maudit les élucubrations criminelles des politiciens
Le traumatisme subi lui vaut un séjour de plusieurs semaines dans une clinique psychiatrique.
Cependant par un courrier miraculeux, Ilunga apprend que sa fiancée est encenite de lui.
Il reprend espoir dans l'attente du retour de sa belle  et de leur mariage.
Toutefois, la coupure entre les deux provinces ne permet guère de communiquer.
Grande sera la surprise de Ilunga de voir débarquer les parents de sa fiancée avec l'enfant né de leurs amours.L'absence de la mère l'intrigue.Le suspens est à son comble.L'irréparable est arrivé: Accalmie n'est plus.
Ce texte donne au thème de l'amour une résonnance tragique quasi unique dans la littérature congolaise de langue française.Ce récit a des accents shakeaspeariens; Ilunga et Accalmie sont, à leur manière,  les pendants de Roméo et Juliette.
Ils communient dans le refus de la loi des clans et des fratries.Ils n'ont cure des ukases de la haine, des mises à l'index et des appels au meurtre, rivés qu'ils sont à leur rêve commun, celui d'un monde débarassé du tribalisme.
Le titre constitue une antiphrase qui fustige les comportements inhumains de ceux qui ont pactisé avec la haine.
                              Antoine Tshitungu Kongolo