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04/06/2007

Pharaons noirs:Une exposition inédite au Musée de Mariemont

 

Cette exposition (visible au Musée royal de Mariemont jusqu’au 2 septembre 2007) s’emploie à éclairer et à illustrer les liens multiples et ambivalents entre l’Egypte ancienne et la Nubie à la lumière des découvertes archéologiques dont le champ embrasse cinq millénaires

 d’histoire, depuis l’âge de la pierre jusqu’à nos jours.

La provenance des pièces archéologiques rassemblées est diverse et témoigne tant de la richesse des collections publiques et privées que de l’intensité et de la fécondité de la coopération internationale en la matière.

Que furent les relations entre le Pays de Koush et l’Egypte pharaonique ?

Au point de vue géographique, le trait d’union n’est autre que la vallée du Nil sillonnée par des multiples tracés dont la mythique piste de Quarante jours. A la fois voie commerciale et instrument de conquête militaire, elle facilite et conditionne les échanges tous azimuts ainsi que la compénétration entre les Egypte et Nubie. Les rapports entre ces deux pays se conjuguent volontiers sur le mode de la rivalité et de la connivence.

Les objets réunis pour cette exposition dialoguent au gré de la trame chronologique et constituent, en même temps, des jalons précieux le long de la route de quarante jours. La vallée du Nil se revèle être un foyer des civilisations depuis la plus haute antiquité. Par rapport au thème annoncé dans l’intitulé, l’exposition apporte des réponses crédibles, étayées par des matériaux archéologiques, des sources historiques et des références chronologiques cohérentes.Toutefois, il semble que les relations entre Egypte et Nubie, à la lumière des recherches récentes, soient plus complexes que ce que l’exposition donne à lire et à comprendre, en dépit de sa richesse et de sa cohérence.

S’agit-il de deux entités totalement distinctes qui s’influencent mutuellement ou d’une civilisation commune ? Il y a t-il continuité ou rupture entre l’Egypte et la Nubie ?

Au détour de certaines phrases, cette coupure est présentée comme une évidence : « Dès cette époque, les Nubiens développent une civilisation originale dont la culture africaine se teinte de l’influence de son puissant voisin égyptien. »

N’est-ce pas une façon d’affirmer que la Nubie est africaine et pas l’Egypte ?

De surcroît, l’on peut déplorer que l’influence de la Nubie sur l’Egypte soit insuffisamment prise en compte.

La question des liens entre Egypte et Nubie travaille est le moteur des recherches imposantes qui ont considérablement enrichie la connaissance de civilisations antiques. Des historiens africains ont été les chevilles manœuvrières des hypothèses audacieuses et des apports historiographiques qui ont suscité des débats.Cheik Anta Diop s’est attelé à démontrer la parenté de la langue des Egyptiens anciens et celles parlées aujourd’hui en Afrique Noire.La civilisation égyptienne est pour lui la mère, le foyer historique et culturel de l’Afrique.Il remet en question la coupure entre l’Egypte pharaonique et le reste de l’Afrique Noire.Il affirme la continuité historique et culturel entre les Anciens égyptiens et les noirs de l’Afrique.Son approche suscite débats et réticences dans certains milieux ; par contre l’intelligentsia africaine y est acquise et en fait le fer de lance d’une véritable réfondation identitaire. Des jeunes issus de l’immigration, échaudés par les discriminations à caractère racial, se montrent de plus en plus sensibles à ce discours. En témoigne l’impact de nombreuses associations oeuvrant à la diffusion de la pensée du Sénégalais Cheik Anta Diop.

Il est dommage que le discours d’escorte de cette exposition ( le livret de présentation) comme son contenu ( les commentaires affichés sur les panneaux) soit resté muet, à force de circonspection, tant sur l’approche défendue par Cheik Anta Diop que sur le débat qu’elle a sucité. La thèse du professeur sénégalais a le mérite de faire bouger les frontières, et de bousculer tant d’idées imprégnées de préjugés.Au nom du pluralisme du discours sur l’Egypte et des tentatives africaines pour établir une continuité entre l’Egypte pharaonique et l’Afrique Noire, il eût été utile de faire écho à l’œuvre de Cheik Anta Diop.

L’Europe et l’Afrique peuvent-elles avoir la même vision de l’Egypte et de la Nubie ?Les enjeux d’un tel débat dépassent le cas de ces pharaons noirs de la vingt cinquième dynastie dont l’exposition rend compte avec rigueur.Mais sont-ils les seuls ?Un étudiant de l’ULB m’a interpellé avec un zeste d’humour : « Si ces paraons là ont été des noirs et tous les autres alors ? Des Martiens peut-être ? »

La notice portant sur l’écriture méroïtique n’est pas assez explicite quant aux enjeux du déchiffrement de celle-ci.L’écriture méroïtique reste un mystère faute de connaissance de la langue. Le décodage permettrait de connaître la version nubienne des évènements qui ont jalonné ses relations entre Nubie et Egypte au cours du temps.Elle devrait enrichir considérablement l’histoire très riche de la vallée du Nil. De cerner l’histoire des populations vivant plus au sud de la Nubie notamment sur les pourtours de la forêt équatoriale.D’entreprendre une comparaison linguistique rigoureuse des langues nubienne et égyptienne afin de jauger  les influences réciproques entre Nubie et Egypte dans leurs multiples dimensions.Au surplus, l’étude des langues actuellement parlées dans ce qui fut le Pays de Koush bénéficierait d’éclairages précieux quant à leur origine et à leur évolution.Pour ainsi dire, le déchiffrement de l’écriture méroïtique attend sa pierre de rosette.

Du pôle égyptien au pôle nubien,les relations se sont conjuguées sur le mode de la rivalité , l'échange, la domination, lacrainte ou la fascination comme le suggère à juste titre l’exposition.Le déchiffrement de l’écriture méroïtique constitue dès lors un enjeu majeur qui devrait permettre de mieux appréhender les liens entre l’Egypte et la Nubie dans leur complexité.En effet, les pharaons de la XXV° dynastie ne sont qu’une illustration de ce qui apparaît dans certains ouvrages récents comme une véritable compénétration.

L’important travail du chercheur sénégalais  Babacar SALL, « Racines éthiopiennes de l’Egypte ancienne » ouvre de perspectives passionnantes sur les relations entre l’Egypte et la Nubie (l’Ethiopie des Anciens) :« Il y a aussi loin que l’on remonte le temps , l’Afrique apparaît comme une terre de migrations et l’Egypte comme un finistère à l’angle Nord-est du continent.pour HERODOTE, l’Egypte est aux confins de la Lybie (Afrique) et de l’Asie(II,17).Cette position faisant de l’Egypte un creuset .Aussi Memphis ne pouvait pas ne pas devenir au cours du temps , une ville grande et populeuse, avec plusieurs races d’hommes (STRABON, XVII,1,24).C’est par ce fil que nous cherchons à cerner les apports extérieurs même si pour l’essentiel , la civilisation ne se comprend qu’en relation avec l’ambiance de la basse vallée du Nil et du fleuve lui-même. »(L’Harmattan/Khepesa, p19)

Babacar Sall signale,  entre autres faits, que pour les Egyptiens le plus important des points cardinaux était le Sud comme pour marquer l’importance symbolique de la Nubie.Celle-ci fut-elle le creuset originel de la civilisation égyptienne ? La Nubie tant au point de vue archéologique et historique est un pays clé pour comprendre l’histoire de l’Afrique depuis la plus haute antiquité. Les noms dont on s’est servi pour désigner cette terre (Nubie a pour racine racine « noub » qui signifie or) à différentes époques sont en eux-mêmes pleins d’enseignements : le Pays de Koush des Egyptiens verra sa capitale transférée à Napata puis à Meroë. C’est le pays des fameuses Cadences qui donneront du fil à retordre aux Romains notamment.L’histoire de la Nubie est à lire aussi dans sa continuité, le royaume d’Axoum, préfiguration de l’Ethiopie moderne en est une émanation.

Rappelons au passage ( nous ne pouvons aborder cette question complexe dans ce compte- rendu)  que la thèse de la parenté entre l’Egypte antique est l’Afrique Noire avait commencé à séduire un certain nombre d’ intellectuels noirs qui, dans la période de l’entre-deux-guerres,  militaient en faveur de l’autonomie politique de l’Afrique et contre le racisme colonial ainsi que ses avatars.L’on en retrouve des traces dans leurs écrits ainsi que leurs prises positions.Le Congolais Paul Panda Farnana en est un exemple.Ses propos au sujet de l’Egypte méritent mention :"L’art nègre a toujours exercé et exerce une influence sur l’esthétique moderne,  notamment dans la littérature (Dumas,  Maran,  etc.) dans la peinture et la sculpture. Je dis: toujours exercé,  parce que les études d’Elisée Reclus le prouvent ; il suffit de consulter"La géographie universelle",  où il affirme ceci:"Il est certain que la civilisation est bien d’origine africaine. Des maquettes et des peintures que M. le professeur Capart commente et explique si clairement montrent des vassaux sous des pharaons ayant des traits soudanais et congolais".(Extrait de la réponse de Paul Panda à une enquête de La Renaissance d’Occident, no1 janvier 1930,  numéro spécial sur le Congo ).

C’est le professeur Cheik Anta Diop qui va donner des nouvelles impulsions à ce mouvement de la renaissance nègre en posant l’hypothèse de la parenté entre l’Egypte ancienne et l’Afrique noire.

Parmi les joyaux à découvrir dans les vitrines,  l’oushebti du roi Taharqa ( 690-664 av. J.-C.), porteur des insignes royaux à savoir la barbe, un cobra femelle et le khât, une coiffe enveloppante. A savoir que l’oushebeti est un objet qui accompagne le défunt dans sa sépulture.Il représente un personnage momiforme qui porte des outils aratoires, deux houes et deux sacs de semences sur les épaules.

Antoine Tshitungu Kongolo

13:17 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (5)