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25/11/2008

Commémoration du Soldat Inconnu Congolais

COMMEMORATION DU SOLDAT INCONNU CONGOLAIS

ET HOMMAGE A PAUL PANDA FARNANA

 

Extraits du discours prononcé, le 11 novembre 2008, au Square Riga,

par Antoine Tshitungu Kongolo

Ecrivain

Membre du Collectif Mémoires Coloniales

 

 

Mesdames,

Messieurs,

 

Nous célébrons ce jour, le quatre-vingt-dixième anniversaire de l’armistice. Hélas !

La contribution de soldats congolais est loin d’avoir retenu l’attention de la presse ainsi que de nombreux spécialistes, écrivains, essayistes qui se sont penchés dans leurs articles et leurs ouvrages sur la grande boucherie de 1914-1918.

Il est dommage que l’engagement, que dis-je, le sacrifice des Congolais pourtant déterminant sur les champs de bataille de l’Europe et de l’Afrique soit le maillon manquant dans la chaîne de la transmission mémorielle. Un angle mort !

 

Pourquoi cette cérémonie d’hommage sous la thématique du Soldat Inconnu Congolais ?

Pour rappeler urbi et orbi une revendication chère aux vaillants combattants congolais de la grand e Guerre à savoir l’érection d’un monument spécifique à même de pérenniser leur geste héroïque, de marquer dans le marbre leur sacrifice.

Cette revendication, ils l’ont portée toute leur vie durant .Ils l’ont coulée en mots qui n’ont guère suscité l’enthousiasme ainsi que la réponse positive des autorités belges. Ecoutons et méditons leurs propos qui ont valeur de testament.

Nos anciens estimaient que leurs droits avaient été bafoués au nom des sophismes. Qu’ils ne pouvaient bénéficier des mêmes avantages que leurs frères d’armes blancs pour non appartenance à l’armée métropolitaine. En réalité leur peau noire et leur statut de colonisés, de non civilisés leur valait un traitement discriminatoire.

 

 

La création de l’Union Congolaise en décembre 1919 n’est pas le fruit du hasard.

C’est un jalon de la prise de conscience des enjeux mondiaux par les colonisés dont nos ancêtres congolais.

Malgré leur dévouement à la mère patrie, ils n’ont pas été reconnus à leur juste valeur.

Vous noterez qu’ils ont fait la démonstration de leur sens de l’équité en considérant les soldats d’Afrique comme leurs égaux. Ils revendiquant des droits similaires, la reconnaissance et le respect pour tous, la fin du racisme colonial avec sa panoplie de catégorisations discriminatoires, son color bar, son apartheid et son mépris foncier pour les noirs.

 

Quel fut le sort, après l’armistice, de nos ancêtres qui ont combattu en Belgique ?

Donnons la parole à Paul Panda  Farnana , ingénieur agricole, qui trace ces mots mémorables à l’intention des autorités publiques dans une de ses nombreuse interpellations :

La formule vaut son pesant d’or au-delà de la métaphore poétique et de la beauté de la formule qui fait mouche.

L’Union congolaise devint nolens volens le porte-voix, la bouche, le tam-tam de tous les Congolais vivant pour la plupart d’entre eux dans la précarité, la clochardisation voire la marginalisation.

Cette population constituée d’anciens soldats, de boys emmenés par leurs maîtres et souvent abandonnés à leur sort, se trouve en mal d’intégration.

Outre l’illettrisme, le chômage, les difficultés d’intégration en tout genre, leur peau noire n’arrange rien. Ils se heurtent à l’hostilité des Belges peu enclins à les accueillir et à leur faire une place, cela en dépit du fait que le Congo était l’unique colonie de la Belgique constituant à lui seul son empire africain.

La plume véloce et acerbe de Paul Panda Farnana se plaira à assener une véritable volée de  bois vert à l’indifférence généralisée des Congolais résidant en Belgique dans l’entre-deux-guerres.

Une école sera créée en Belgique et des antennes implantées dans plusieurs villes afin de prendre à bras le corps le boulet de l’illettrisme et de tenter d’ouvrir les portes du monde du travail après les avoir nanti d’une formation professionnelle idoine.

L’histoire de l’Union Congolaise est longue, merveilleuse, empreinte de la volonté de nos ancêtres de tirer de la guerre toutes les leçons qui s’imposaient.

Ces leçons dont les historiens font fi dans un silence assourdissant, auquel heureusement  nous sommes entrain de porter des coups, méritent d’être rappelées ce jour.

 

Les soldats issus des empires coloniaux prirent la mesure de leur contribution économique et militaire aux efforts de guerre de leurs métropoles respectives.

Dans les pays, alors colonisés, la Grand Guerre ouvrit la voie des revendications politiques sous l’égide du principe sacré de l’égalité des droits, politiques, et sociaux économiques.

Nos ancêtres firent chorus avec leurs fr ères d’armes pour exiger des méthodes plus humaines ainsi que l’éviction des signes du racisme, et davantage de respect à l’égard des noirs.

Cette guerre fut l’occasion pour les hommes noirs de l’Afrique comme de la diaspora de soupeser les enjeux d’un monde qui se plaisait à jeter sur eux de l’opprobre et qui les confiait ainsi au nom du racisme négrophobe, dans les limbes du primitivisme.

Afro-Américains et Africains fraternisèrent et jetèrent les bases du panafricanisme, dont le premier congrès fut convoqué à Paris, en 1919, sous l’égide de Blaise Diagne et de W.E.B. Du Bois.

Concomitamment à cette prise de conscience qui taraude les colonisés, à qui la Grande Boucherie a ouvert les yeux, l’on voit éclore des mouvements politico-religieux, , des partis politiques, qui donneront maille à partir au colonisateur.

« La Grande Guerre, « etumba ya bolondo », selon l’expression de Paul Lomami Tchibamba, fut une étape cruciale dans les pays africains, et au Congo, de même au sein de la diaspora noire des Amériques.

La monarchie, symbole d’unité dans ce pays, aurait dû donner l’exemple !

Quatre-vingt-dix ans après l’armistice, le devoir de mémoire de la Belgique devrait s’employer à sortir de l’ombre des faits occultés, des exploits héroïques, des noms ensevelis sous le voile de l’oubli ; mettre en lumière la contribution insigne du Congo à la consolidation de la démocratie en Belgique, à la sécurité ainsi qu’à la prospérité de ce royaume.

Le cas des  volontaires congolais, qui se jetèrent dans la mêlée par idéalisme, par loyauté à la Belgique, avec le sentiment de servir une cause juste mérite reconnaissance et admiration.

Ces hommes jeunes, ostracisés en raison de leur couleur noire et de leur culture jugée barbare auraient dû recevoir un tribut d’hommage à l’aune de leurs sacrifices.

 

Dans l’histoire des peuples, il émerge à des moments clés des leaders qui de part leur ascendant intellectuel, leur stature morale, et leur abnégation totale pour une cause commune, deviennent des figures de référence quand bien même le contexte leur serait défavorable.

Paul Panda répond parfaitement à ce profil : il se dépensa sans compter pour ses pairs de l’Union Congolaise, pour le Congo son pays, pour l’Afrique, et pour le monde noir.

C’est grâce à lui, à ses talents et à son envergure intellectuelle, que le thème du Soldat Inconnu Congolais a pris les résonances d’une revendication forte, dont la pertinence et le poids symbolique sont toujours d’actualité.

Pour peu qu’on ait connaissance de la trajectoire  intellectuelle, professionnelle et humaine de Paul Panda Farnana, l’hommage que nous lui rendons aujourd’hui, quatre-vingt dix ans après l’armistice, et cinquante huit ans après sa disparition va de soi.

Ne fut-il pas le porte-voix et la figure emblématique des Congolais de Belgique dont il fit siennes les revendications de même qu’il contribua à forger la conscience de ses compatriotes pour une libération intellectuelle, préface de l’autonomie politique ?

Les soldats congolais de la première guerre mondiale furent lésés. C’est à juste titre que Paul Panda récusait en effet les distinguos mesquins dont l’autorité métropolitaine prenait prétexte afin de refuser d’accorder aux soldats congolais de la Grande Guerre la pension d’invalidité revenant pourtant de droit aux mutilés ainsi que les avantages pécuniaires et  moraux auxquels ils auraient dû avoir droit.

Sa lutte pour la reconnaissance de doits égaux pour tous les soldats congolais, « ceux de Tabora » comme « ceux de l’Yser » force l’admiration. Cette lutte fut longue, incessante, mais demeura lettre close en raison du poids des mentalités coloniales et leur inclination aux catégorisations rigides sur fond de racisme négrophobe.

Célèbre, indépendant d’esprit, adulé par les uns, honni par d’autres, e particulier les coloniaux du Congo qui estimaient que ses revendications politiques en faveur des droits des Congolais constituaient un danger et non des moindres pour la pérennité du système coloniale belge.

Il a quitté ce monde prématurément en 1930, dans la fleur de l’âge.

Intellectuel d’envergure, à la culture étonnante et à la plume acerbe, Paul Panda Farnana avait préconisé une collaboration étroite entre la communauté noire des Etats-Unis et le Congo pour un développement rapide de ce pays, axé sur un système éducatif de qualité ainsi qu’un encadrement idoine des populations, à même de débarrasser le Congo des tares du racisme colonial. Il avait son regard tourné vers l’Afrique comme maillon essentiel des enjeux du monde, une Afrique dont les cloisonnements factices étaient appelés pour une collaboration transfrontalière, véritablement panafricaine, au service du développement.

 

L’hommage au Soldat inconnu Congolais résume de manière exemplaire notre devoir de mémoire à l’égard des combattants de deux guerres, engagés sur tous les champs de bataille.

Leur héroïsme constitue à la fois un legs significatif et un cahier des charges pour les générations présentes et à venir, pour les Belges et pour les Congolais.

Il est pour le moins désolant de constater que l’immense Congo, pourtant riche de son passé,

se caractérise par l’absence de lieux de mémoire.

Le détricotage de la mémoire collective aura  privé des générations entières de repères qui auraient pu leur permettre d’agir sans être obligé de refaire indéfiniment les mêmes erreurs.

Il est temps d’ériger des lieux de mémoire, d’entretenir ceux qui existent, d’aménager ceux susceptibles de nous rappeler les heures sombres ainsi que les plus lumineuses sans lesquelles nous n’aurions ni présent ni avenir.

La question du Soldat inconnu Congolais dit l’urgence de l’action et laisse entrevoir le chantier historique et mémoriel qui reste à réaliser.

Prenons date ce jour, en nous rappelant que les historiens seuls ne sont pas concernés.

C’est une tâche citoyenne à même de nous débarrasser des carcans et des œillères reçus en héritage.

Cette cérémonie commémorative dédiée aux combattants congolais de deux guerres est à marquer d’une pierre blanche ; elle sera suivi d’autres.

Pensons à ceux qui ont payé de leur personne afin d’arracher au passé des pans de vérité qui n’ont pas toujours eu l’heur de complaire aux pontifes de l’idéologie coloniale, adeptes du paternalisme et du négationnistes ; les chantres des bienfaits de la colonisation ainsi que  leurs épigones congolais.

Réfutons tous ensemble, une mémoire sélective et tronquée, au service de l’idéologie.

 

 

Quid des Jeudis Littéraires

 

  Les Jeudis Littéraires sont d’ores et déjà un label de référence dans l’espace ixellois, bruxellois et même au-delà.A cet égard, l’appui sans réserve du public aura été un aiguillon ainsi qu’une motivation supplémentaire.

Nos rencontres se tiennent normalement deux fois par mois à l’Espace Matonge,

sis 78 Chaussée de Wavre, à 1050 Bruxelles.

 

Initié par Antoine Tshitungu Kongolo, écrivain et critique littéraire, le label Jeudis Littéraires sied bien à un projet qui vise la promotion de la littérature, du cinéma et des écritures qui se donnent pour axe l’Afrique.

La littérature africaine ainsi que le livre africain sont au centre de notre réflexion comme de notre action, cela d’autant plus qu’ils ne bénéficient pas souvent de l’attention des pouvoirs publics dans les pays du nord.

 

Nos efforts visent à faire connaître au public la littérature africaine sous toutes ses formes , à soutenir la diffusion du livre africain et à thématique africaine.
Et ainsi contribuer à une meilleure reconnaissance des écrivains, poètes, dramaturges et essayistes africains.

 

Notre activité se décline sous le signe de l’ouverture, en effet, les écrits axés sur l’Afrique découlant des regards extérieurs nous intéressent, car porteurs de messages, des images et des symboles à même de susciter un dialogue fécond au croisement de regards et discours issus du continent même.

 

De décembre 2005, date de leur lancement, à ce jour, les Jeudis Littéraires ont pris de la bouteille, fidélisant au passage un public diversifié, a diapason d’un agenda imprégné d’écléctisme.

 

 

11/09/2008

Congo Eza.Photographes de RDC

Nullement innocent le titre énoncé en lingala dont la charge connotative mérite quelques commentaires. Cette expression quasi intraduisible en français résonne comme un défi ; c’est véritablement un antidote à toute forme de pessimisme inspiré peu ou prou par les images de désastre qui collent au Congo. Mieux encore , c’est une sorte de profession de foi, de credo pour les créateurs congolais, en l’occurrence les photographes qui donnent à voir et à découvrir moult facettes méconnues du Congo, loin de l’iconographie de propagande du Congo de papa, autrefois vitrine douteuse d’une colonie modèle qui tenait du mirage, loin également des images du Zaïre de Mobutu qui cachaient bien des fissures dans la façade d’une modernité revendiquée.

Ce projet allie photographies et textes de la plume des auteurs congolais dans une démarche qui a le mérite de mettre en exergue la diversité des sujets, et de souligner la variété des  cheminements esthétiques. Les textes de Vincent Lombume Kalimasi, de André Yoka Liye Mudaba, de Marie-Louise Bibish Mumbu, et de Fiston Mwanza Mujila dit Nasser ponctuent avec humour et sarcasme l’album et lui donne une dimension supplémentaire. Il en ressort comme une rage de montrer , de témoigner envers et contre tout. Il serait aberrant de lire ce livre comme un état des lieux de la photographie au Congo.

L’iconographie de ce pays est une des plus riches et des plus excitantes à étudier depuis l’introduction de cette technique à la fin du dix-neuvième siècle à ce jour. Si la part dominante de ces images des époques successives revient aux coloniaux, aux voyageurs et aux explorateurs, des Congolais ont aussi pris part à cette belle aventure dont l ‘archivage est une urgence et un devoir de mémoire. Ce regard congolais sur le Congo est une dimension à ce jour minorée voire occultée et pourrait s’avérer une mine d’information sur la manière dont les Congolais se sont appropriés la technique photographique  et se sont mis en images.

La photographie dans l’histoire du Congo aura joué des rôles pour le moins contrastés. A l’époque léopoldienne, elle fut une arme redoutable entre les mains des détracteurs du roi-souverain qui s’en servirent à bon escient pour fixer les exactions et les horreurs imputables aux agents des sociétés concessionnaires qui exploitaient le caoutchouc, le copal et l’ivoire.

Toujours, à la même époque des photographes africains, comme Shanu (natif du Nigeria, il fit partie de l’administration de l’E.I.C.), et des Congolais, qu’il faut impérativement sortir de l’ombre, entrèrent en scène témoignant d’un autre regard. Des photographes congolais ont fixé sur la pellicule des moments clés de l’histoire du Congo, ce fut notamment le cas à l’heure de l’indépendance du pays. Par ailleurs, les photographes de presse du pays ont laissé de nombreuses traces dans les journaux qui firent florès dans le pays. Le football ,sport roi au Congo, est un des domaines où ils se sont le mieux illustré. Ce furent et ce sont des témoins attitrés des communions, mariages, enterrements etc.

Le photographe n’échappe pas à son époque et aux conditions inhérentes au contexte économique , social et politique. Les photographes d’aujourd’hui vivent dans un pays en guerre où la prise des images comme leur diffusion se heurtent aux prescriptions sans nombre du pouvoir et à la censure omniprésente. Les images congolaises de la guerre sont rares et on ne peut que le regretter.

Cet album est en quelque sorte une gageure par son ambition de couvrir l’espace géographique congolais en faisant appel à 25 talents. Le projet concocté par Africalia ouvre l’espace à des photographes de toutes les régions et principalement à une nouvelle génération dont le temps se chargera de faire le tri. C’est une approche collective, préface à des initiatives à venir, plus soucieuses des individualités, davantage attentive à la pluralité et au croisement des regards.

Textes de teneur littéraire et photographies par leur dialogue à même des précieuses passerelles contribuent , et pas que peu, à donner à ce livre ses lettres de noblesse. En outre le fait de confier la réalisation d’un tel opus à la maison Roularta dont la réputation en la matière n’est plus à faire est aussi un gage de l’espoir qu’inspire légitimement l’art de la photographie dans un pays dont les regards extérieurs produisent ordinairement des images volontiers conformes à une certaine poétique de l’horreur.

Antoine Tshitungu Kongolo

 

Congo Eza.Photographes de RDC, (dir. Mirko Popovitch & Françoise De Moor) , Africalias Editions & Roularta Books, 2007, 261 p.