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24/11/2014

Guerre 14-18 Commémorer les biffés et les grugés de l'histoire

En ce 11 novembre de l’année jubilaire 2014, comment ne pas penser avec fierté et émotion aux soldats noirs de la Première guerre mondiale dont la bravoure et le sacrifice contribuèrent à préserver sur le sol de l’Europe ensanglantée par la faute des nationalismes et des impérialismes en lice, les valeurs d’humanisme, de démocratie et de liberté, mises en péril au cours d’un conflit d’ampleur planétaire, sans doute le premier du genre ? En ce 11 novembre, marquant la fin de la Grande guerre, comment ne pas se souvenir des soldats noirs d’Afrique et des Africains-Américains, les uns et les autres,  escomptant améliorer leur sort respectif de sujets colonisés et de citoyens de seconde zone, en Afrique et aux Etats-Unis d’Amérique, en s’engageant sous le drapeau ?

En ce 11 novembre, il sied d’associer leur mémoire à celle des soldats noirs de la seconde guerre mondiale, un conflit que W.E.B. Du Bois, sociologue, poète et militant des droits civiques avait qualifié, de « guerre de races » avec un sens de l’anticipation stupéfiant.

La dette de sang que les Européens, alors maîtres du continent africain, ont contracté à l’égard des peuples d’Afrique est une réalité irréfragable qui devrait trouver sa juste place dans les manuels d’histoire aussi bien que dans la mémoire collective, tant en Europe, en Afrique que dans le reste du monde.

La participation des Tirailleurs sénégalais (c’est-à-dire provenant de l’Afrique Occidentale Française et de l’Afrique Equatoriale Française), de la Force Publique Congolaise, des Congolais de Belgique, engagés dans le Corps de Volontaires Congolais ainsi que des soldats de tant d’autres pays africains lors de la guerre 14-18, devrait dorénavant constituer la pierre de touche d’une mémoire euro-africaine dont les enjeux engagent une révision de l’histoire commune, une reconnaissance effective de l’Afrique comme recours vital pour l’Europe et comme le gardien d’un universalisme dont les fruits lui furent pourtant et pour longtemps interdits.

Cependant, devançant les politiques, des chercheurs et des hommes de bonne volonté ont d’ores et déjà posé des jalons lumineux sur le chemin d’une reconnaissance plénière et sans équivoque du rôle de l’Afrique noire, dans les péripéties et le dénouement de la Grande Guerre. A ce titre, je salue pour son exemplarité et singulièrement pour son caractère éminemment pédagogique et citoyen l’exposition conçue et réalisée par mon ami Lucas Catherine.

Son exposition « Les tranchées d’Afrique » constitue une précieuse contribution à une meilleure intellection de l’histoire, et en particulier de la guerre 1914-1918.

En dépit se leur participation à Grande Guerre, sur le sol même de la Métropole, les vétérans congolais se voient méprisés voire ostracisés, cela au nom du racisme ordinaire. Il en découle pour ces braves congolais une précarité matérielle qui inspire à l’essayiste congolais des images dignes d’un poète :

«  En passant, nous disons que si les fauves du Congo ont leurs tanières, les combattants noirs de Tabora et autres lieux n’ont pour toute propriété que le grand soleil et l’air qu’ils respirent ».

La situation désastreuse des vétérans, et celle des Congolais de Belgique, en général,  ont porté Paul Panda et ses compagnons à fonder l’Union Congolaise de Belgique, en 1919. Cette  association va s’illustrer par bien de revendications en faveur des vétérans congolais mais aussi des combattants de Tabora. L’Union Congolaise n’aura de cesse de réclamer l’érection d’un monument dédié au « Soldat inconnu congolais ».

« Nous formons le vœu que le soldat inconnu congolais soit glorifié avec toute la dignité à laquelle il a droit. Il est inconnu parce que contrairement à ce qui existe pour le tirailleur sénégalais, l’histoire ne dit pas assez que depuis Stanley, les enfants du Congo suivent les officiers européens, et luttent loyalement pour la civilisation. Nous voudrions que le corps d’un des nôtres reposât à côté ou sous les fondations du phare qui indique l’embouchure de notre majestueux Congo.

Les navires des nations ne manqueraient pas lors de leur passage, de rendre les honneurs à ce « Soldat inconnu Africain » symbolisant l’héroïsme de ceux de la compagne arabe et de 1914-1918 « Tabora ». Le phare serait connu sous le nom de Phare du soldat inconnu Congolais. D’autre part, tout le long du fleuve et notamment devant Kinshasa, les phares devraient être construits à la gloire de la force publique en partant le nom d’une des victoires ».

Ce monument n’a jamais été érigé, le vœu des vétérans congolais de la Grande Guerre demeure à ce jour un vœu pieux. Le passage que je viens de vous livrer est tiré du rapport sur l’exercice 1921 de l’Union Congolaise, adressé au Ministre des colonies.

Incontestablement ce texte donne à lire et à voir en filigrane, une lecture congolaise des faits d’armes dont s’enorgueillit le colonisateur, minorisant au passage le rôle des Congolais, pourtant impliqués dans toutes les strates de la conquête coloniales, et cela depuis les trop fameuses exploration d’Henri Morton Stanley.

Paul Panda Farnana est le premier Congolais nanti d’une formation de type supérieur à avoir œuvré dans l’administration du Congo colonial avant 1914. Ce qui lui aura permis de jauger les failles du système et de préconiser une intégration des Congolais à la fois dans les rouages  administratifs et au sein des instances décisionnelles.

Plongé dans la tourbe de la Grande Guerre qui lui fit subir dans son âme et dans sa chair les affres de la captivité, Panda Farnana en sortit imprégné des vertus de la fraternité universelle et y restera accroché toute sa vie durant.

Intellectuel engagé, il a formulé avec courage et pertinence des critiques à l’endroit du système colonial belge, en exhortant les autorités coloniales à plus de justice et d’équité à l’égard des Congolais. Cela en évitant de manière évidente la tentation des manichéismes Blanc/ Noir qui sous-tendait alors le discours colonial. La dimension utopique de sa pensée apparaît clairement dans sa volonté de briser les cloisonnements de la société coloniale entrée sur des oppositions binaires : civilisé/ sauvage ; Blancs/ Noirs, tuteur/ pupille etc.

Paul Panda Farnana prônait la solidarité entre Blancs et Noirs. Il plaidait de surcroît pour l’africanisation du cadre de l’administration à la colonie, c’est le premier à avoir formule nettement une telle revendication.

Il a dénoncé avec virulence l’apartheid colonial dont la légalisation prit forme dans l’entre-deux-guerres et se traduisit par la séparation des  résidences, Blancs et Noirs devant désormais vivre dans des quartiers séparés.

Paul Panda Farnana a compris , bien avant d’autres,  l’importance de l’éducation comme levier pour libérer les humains de la gangue des préjugés, du boulet de l’illettrisme et des complexes instillés aux Noirs colonisés par le maître et les porter à construire un avenir meilleur, non pour un seul individu mais pour tous. L’éducation constitue pour lui un facteur incontournable pour l’élévation des populations congolaises. Sa position, en la matière,  le rapproche de grandes figures du monde noir tel que W.E. B. Du Bois. Pour les Congolais, il a formulé les principes et les  et les contenus d’une éducation adaptée, en rupture avec le monde colonial d’alors, basée sur une vision trop restrictive et trop paternaliste du destin de l’homme noir. Il est le premier Congolais à avoir créé une école avec ses deniers dans l’espoir de contribuer à l’émergence du Congolais nouveau. Une démarche exemplative et toujours d’actualité.

Ses conférences, ses écrits, ses discours témoignent de la vision d’une véritable nation congolaise, adossée à un passé prestigieux, et prompte à se développer non plus sous la dictée du maître mais sous m’impulsion de ses propres fils, à charge pour eux de s’approprier les outils d’une modernité exigeante. Dans cette optique la participation plénière des autochtones (« aborigènes ») congolais à la vie politique de la colonie lui apparaissaient comme une exigence minimale.

Paul Panda Farnana a jaugé et compris les enjeux politiques du devenir congolais à l’échelon international. Soucieux de comprendre les rouages de la politique internationale, il n’a pas manqué d’en mesurer le cynisme. Il appartient à la génération des intellectuels noirs qui ont déployé  leur pensée et leur action sans se laisser enfermer dans les frontières nationales, pour l’émancipation ainsi que la promotion de l’homme noir partout dans le monde, et cela dans une solidarité marquée avec tous les peuples de couleur.

Eduqué en Europe, Paul Panda Farnana n’appartient pas à la sphère des évolués, confinés pour la plupart dans les limites de ce qu’on nomma « l’empire du silence ». sa formation en Belgique, puis en France, lui aura permis d’acquérir une formation supérieure « interdite » aux pupilles de couleur sur le territoire de la colonie. Son éducation familiale dans une famille bourgeoise belge lui a ouvert les horizons d’une richesse insoupçonnée. Il représente et incarne les antipodes de l’étouffement qui prévaut à la colonie. Son rapprochement avec Paul Otlet et Henri Lafontaine, les pères du Mudaneum, dans l’entre-deux-guerres, contribua de manière décisive à sa formation intellectuelle, et à sa prise de conscience politique, ce qui le déterminera à porter le fer dans le système colonial avec toutes les conséquences malheureuses qui s’ensuivront pour lui.

Disparut prématurément à quarante deux ans, le combat de Paul Panda Farnana est demeuré inachevé. Mais son héritage est riche et pertinent car il aura légué à la postérité un projet de société pour le moins crédible, sous-tendu par une généreuse utopie. Il appartient à la jeunesse de se le réapproprier le rêve de Panda, de le partager et d’œuvrer à sa réalisation pour le plus grand bien de tous.

 

En sus de la Force Publique, en Afrique de l’Est, la Belgique a bénéficié sur son sol même du sacrifice des Tirailleurs sénégalais (soldats originaires de l’AOF et de l’AEF), engagés dans des combats cruciaux et sanglants. Et pourtant par une sorte d’ingratitude persistant, lors de commémorations flamandes de la bataille de l’Yser, les Tirailleurs sénégalais, qui se battirent dans  ce lieu devenu l’emblème d’un certain nationalisme flamingant, n’ont pas droit à l’hommage solennel digne de leur courage et de leur sacrifice.

La Flandre continuera-t-elle à entretenir le silence sur sa dette de sang à l’égard des Tirailleurs sénégalais de la Grande Guerre?

 

Le centenaire du déclenchement de la  Première Guerre mondiale, à travers une série d’évènements commémoratifs,  qui ponctuent l’année jubilaire, ne charrie-t-il pas son lot d’angles morts, de sujets tabous, de non-dits, des propos préfabriqués ? Pendant des décennies, tout au moins en Belgique, la participation des soldats congolais à la grande boucherie de 1914-1918 sur le sol même du royaume a fait figure d’angle mort.

Cependant grâce d’une part à des initiatives citoyennes bien inspirées, et d’autre part à des publications particulièrement éclairantes, fruits de longues recherches dans les archives, des pans entiers de ce passé occulté ont été exhumés. Des figures congolaises enfouies dans les décombres du passé ont refait surface pour témoigner de la dimension congolaise de la Grande Guerre.

Les commémorations ont une vertu sociale incontestable : ressouder une nation, une communauté autour de ses valeurs et de ses idéaux fondateurs. Commémorer c’est confirmer son appartenance à un groupe, communier dans le souvenir exalté des sacrifices consentis dans des temps historiques ou mythiques, par les héros fondateurs, en raison de leurs exploits et de leurs sacrifices, motifs de fierté pour le groupe et éléments de cohésion au service de sa pérennité. Cependant les commémorations ne favorisent pas toujours une relecture du passé susceptibles de satisfaire aux exigences d’objectivité.  Entre commémoration et histoire, en tant que discipline articulé sur une épistémè propre, les dissonances sont inévitables.

 

Honneur aux combattants noirs de deux guerres mondiales, aux tirailleurs sénégalais morts pour la Belgique, aux Congolais de Belgique, engagés volontaires et d’autant plus admirables !

Honneur aux biffés, aux marginalisés, aux grugés de l’histoire !

Antoine Tshitungu Kongolo