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18/02/2013

Note de lecture: Dictionnaire biographique des Africains

Le travail abattu en solo par l’auteur mérite des éloges à plus d’un titre.Cet ouvrage massif constitue une contribution substantielle au processus de pérennisation et de transmission de la mémoire continentale africaine confrontée à une atomisation et à un délitement qui n’ont cessé de s’aggraver au cours de dernières décennies postcoloniales.


Note de lecture

Jean I.N. Kanyarwunga, Dictionnaire biographique des Africains.

Pour comprendre l’évolution et l’Histoire africaines, Editions Le Cri/ Buku, collection « Espace Sud », Bruxelles, Kinshasa, 2012, 855p. 40 euros.

 

 

Cet ouvrage mérite d’être salué à la fois pour son ampleur et son érudition autant que pour la perspective africaine qui est la sienne autrement dit la réfutation des barrières érigées par les africanistes d’antan, entre l’Afrique du Nord d’une part et l’Afrique subsaharienne d’autre part, considérés comme des domaines culturels et historiques totalement séparés. L’auteur, écrivain et chercheur congolais résidant à Lausanne, considère le continent africain comme un continuum historique et culturel avec son indéniable diversité.

Les notices biographiques présentent des personnalités qui ont contribué à un titre ou un autre à forger l’histoire du continent noir depuis les temps les plus reculés jusqu’à  l’ère contemporaine. De l’Algérie au Zimbabwe, de la Lybie à l’Afrique du Sud, du royaume de Kongo aux nations modernes, les noms de figures sélectionnées sont rangés par ordre alphabétique indépendamment de l’époque historique où elles s’inscrivent. On croisera dans ce dictionnaire ambitieux : des célébrités comme de personnages moins connus, des politiques, des écrivains, des artistes, des militants de droits de l’homme, des cinéastes, des empereurs, des princes, etc.

Toutes les populations africaines sont prises en compte ; l’africanité n’est pas ici liée à des critères pigmentaires ni même aux origines mais à l’historicité. C’est la diversité même de l’Afrique  tant de fois évacuée qui est ici une donnée essentielle. Les Sud-Africains Botha, Vervœrd et Mandela ne sont-ils pas les facettes d’une même histoire, des acteurs opposés sur le même échiquier ?

D’autres noms à tout hasard : Ben Bella, Samora Machel, Lumumba, Neto, Tsvangirai, Bolamba, Pepetela, Ousmane Sembene, etc.

Des célébrités mondiales, des icônes de luttes de libération et du tiers-mondisme, des nationalistes, des gloires locales, des oubliés, des occultés, des minorés, des figures émergentes dans tous les domaines, des putschistes, des démocrates, des héros, des antihéros, des preux, des salopards, tous ceux qui font ce qu’on appelle la grande histoire mais aussi la petite.

Toutefois les choix de l’auteur ne manquent pas de susciter de questions ? Est-il légitime de présenter Imhotep l’égyptien (né en 2778 av. J.-C. ) comme un personnage de l’histoire africaine comme le fait Jean I.N. Kanyarwunga ?

La même question se posant pour Plotin ou Saint Augustin ? Fallait-il mentionner Barack Obama, premier président issu de la minorité noire des U.S.A., de père Kenya et de mère américaine, et lui-même de nationalité américaine ?

La conception que l’on se fait de l’histoire africaine est tributaire de toute une série de facteurs complexes qui ne pourraient être abordés ici. Cependant hier comme aujourd’hui encore, trop souvent les idéologies reçues en héritage ont eu tendance à tenir le haut du pavé. L’Afrique a une très longue histoire dont la continuité et les spécificités n’ont cessé d’être mises en évidence au cours de dernières décennies, loin de clichés naguère dominants d’un continent sans écriture et sans histoire.

Dans cette optique coloniale et euro-centrée  qui a occasionné tant d’aveuglement, l’Afrique du Nord ou l’Ethiopie par exemple relevaient des disciplines de l’Orientalisme tandis que l’Afrique noire, réputée sans histoire formait un domaine à part dont le passé avant l’arrivée des Européens était assimilé à des siècles obscurs. Et l’histoire écrite à l’époque coloniale tendait à faire du continent noir un champ d’exploits pour des « héros » blancs, porteurs du « flambeau de la Civilisation ».

L’auteur a le mérite d’avoir échappé aux pièges de l’européocentrisme ; sa conception de l’histoire s’appuie sur les recherches les plus pertinentes et les publications les plus imposantes en matière d’histoire africaine notamment les publications de Cheik Anta Diop sur les antiquités égyptiennes qui ont bouleversé l’historiographie et incité les intellectuels africains à une appropriation symbolique d’un héritage que l’Europe avait fait sien. Les volumes historiques publiés par l’UNESCO sous la direction de Amadou     Mahtar M’Bow avaient également montré la pertinence de dépasser les barrières artificielles entre l’Afrique du Nord et celle dite subsaharienne. Par ailleurs la trajectoire de l’Afrique si l’on prend en compte le télégraphe, le transistor et a fortiori les moyens de communication d’aujourd’hui s’avère plus africaine, plus internationale et mondiale que localisée ou même fragmentée.

Il était donc urgent de se défaire d’injonctions idéologiques aberrantes, de segmentations insignifiantes, d’embrasser les grandes perspectives historiques, de tenir en compte les scansions d’un continent au tempo impressionnant et à la mixité vertigineuse. Dès lors il est légitime de présenter dans ce dictionnaire les figures qui incarnent les contributions africaines à l’humanité, et cela à toutes les époques. Le cas de Barack Obama est tout aussi défendable, l’histoire de la diaspora noire dans le monde a toujours eu un retentissement sur le destin de l’Afrique, son berceau culturel, et vice versa. Obama ne pouvait que figurer dans un ouvrage où sont convoqués un Blyden, un Marcus Garvey, un Mandela, protagonistes du monde noir mais aussi preuves de l’impact du monde noir sur le reste de l’humanité.

 Le travail abattu en solo par l’auteur mérite des éloges à plus d’un titre. On ne peut cependant que déplorer des malheureuses coquilles, quelques erreurs de dates et des doubles entrées pour un même personnage. A titre d’illustration, le dramaturge congolais   Norbert Mikanza Mobyem a droit à deux entrées (p. 503  comme Mikanza , et p.504 comme Mobyem ).

Cet ouvrage massif constitue une contribution substantielle au processus de pérennisation et de transmission de la mémoire continentale africaine confrontée à une atomisation et à un délitement qui n’ont cessé de s’aggraver au cours de dernières décennies postcoloniales.

Antoine Tshitungu Kongolo

Commentaires

Cher ami et collègue Antoine,

Je te remercie beaucoup de ta critique de mon Dictionnaire Biographique des Africains. Comme tu l'as si bien soulevé mon objectif est de dépasser l'europeo-centrisme qui qui a marqué et marque encore l'écriture de l'histoire de l'Afrique. Pour nous coloniser, il fallait nous diviser. Pour cela il était impérieux de nous marquer racialement et géographiquement. Merci de m'avoir signalé les doubles entrées que je me suis empressé de corriger dans l'édition numérique qui parait le mois prochain ainsi que dans les prochaines éditions.

Encore une fois, je te remercie de tout coeur de ta remarquable recension et te transmets par la même occasion, mes salutations amicales.

Jean I.N. KANYARWUNGA

Écrit par : Jean I.N. KANYARWUNGA | 17/03/2013

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