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06/04/2011

Sur Aimé Césaire

"Aimé Césaire à l'oeuvre":

Voilà un ouvrage incontournable. À glisser entre les mains expertes ou novices de tous ceux qui s'intéressent au travail et à la pensée d'Aimé Césaire. À son Cahier, sa poésie, son théâtre, ses discours, ses essais ou, tout cela réuni comme c'est le cas ici, à ce qui constitue ce que l'on est tenu de considérer comme l'une des (si ce n'est LA) plus grandes œuvres de la littérature française, antillaise, « noire » et francophone des XXe et XXIe siècles : le poto-mitan de cette Littérature, universelle, qui s'écrit avec un grand L.


 

Un ouvrage essentiel sur Césaire

par Thomas Demulder

Voilà un ouvrage incontournable. À glisser entre les mains expertes ou novices de tous ceux qui s'intéressent au travail et à la pensée d'Aimé Césaire. À son Cahier, sa poésie, son théâtre, ses discours, ses essais ou, tout cela réuni comme c'est le cas ici, à ce qui constitue ce que l'on est tenu de considérer comme l'une des (si ce n'est LA) plus grandes œuvres de la littérature française, antillaise, « noire » et francophone des XXe et XXIe siècles : le poto-mitan de cette Littérature, universelle, qui s'écrit avec un grand L.

1Parce qu'on a beau chercher, dans cet exceptionnel ouvrage de 270 pages dirigé par Marc Cheymol et Philippe Ollé-Laprune, il ne manque rien. Tout y est, ou presque : une « complétude » dynamique et agencée, des (re)lectures méticuleuses et pertinentes, de la rigueur, de la diversité et une intention. Une intention collective à la fois nécessaire et audacieuse.

2Car Aimé Césaire à l'œuvre, c'est aussi cela : le produit d'un « collectif solidaire » (p. 4) composé d’éminents spécialistes de Césaire, de « l'homme et de son œuvre ». Vingt textes de chercheurs venus du monde entier (Europe, Afrique, Antilles, Amérique latine, Amérique du Nord, Océan indien) pour se rencontrer les 8 et 9 octobre 2008 à l'École normale supérieure de Paris et profiter du colloque international qui y est organisé pour se placer solidairement (en « compagnonnage ») dans une triple perspective : rendre hommage, sur les lieux où il a étudié, au travail, à la pensée et à la mémoire du poète disparu quelques mois plus tôt; mais aussi, comme l'indique Bernard Cerquiglini dans l'ouverture, pour « mesurer l'aptitude [de ce collectif] à déboucher promptement sur la publication des Œuvres complètes d'Aimé Césaire » (p. 5) dans la nouvelle collection « Planète libre »; et de fait encore, comme l'annonce Marc Cheymol dans la présentation de l'ouvrage (p. 7-15), pour concrétiser « un projet institutionnel, celui de la collection “Planète libre” fondée en 2007 en partenariat avec l'Institut des textes et manuscrits modernes (ITEM) du CNRS et l'Agence Universitaire pour la Francophonie (AUF) [qui prend] la suite d'un projet antérieur, “Archives de la littérature latino-américaine, des Caraïbes et africaine du XXe siècle”, né 30 ans auparavant » (p. 7).

3Voilà, en somme, ce qui explique la qualité et la portée de cet ouvrage qui est en fait beaucoup plus qu'une autre réunion d'actes de colloque consacré à Césaire. Ici, les intentions sont claires,  clairement assumées, et les promesses tenues; du premier texte de Lambert-Félix Prudent (« Aimé Césaire : contribution poétique à la construction de la langue martiniquaise », p. 21-45) au sommaire (p. 267-270) qui, lui aussi très efficace, permet aux lecteurs de (re)trouver facilement les clés de l'ouvrage et les outils pour aider à la compréhension de l'œuvre et/ou à l'élaboration des interprétations proposées. Les promesses et le projet sont d'autant plus respectés qu'Aimé Césaire à l'œuvre, suivant le schéma pressenti pour l'édition des Œuvres complètes de Césaire dans « Planète libre », repose sur une méthodologie convaincante et éprouvée. Celle consacrée par Archivos (« une collection sur la littérature latino-américaine […] engagée dans l'édition d'auteurs francophones des Caraïbes et d'Afrique », p. 8) qui, procurant une dimension proprement scientifique à cet ouvrage, permet également à la réflexion de circuler entre les différentes strates de l'entreprise césairienne (poétiques et politiques, esthétiques et éthiques, etc.) et, de fait, de (dé)montrer qu'elle est « au cœur de l'aventure intellectuelle du XXe siècle » (p. 8) et qu'il s'y trouve aussi les prolégomènes d'une « pensée pour le XXIe siècle », pour reprendre le titre d'un autre très bon colloque et ouvrage dédié à Césaire (Aimé Césaire : Une pensée pour le XXIe siècle, Présence africaine, 2003, sous la direction de Christian Lapoussinière).

4De sorte que, par rapport aux publications précédentes, cette édition présente trois grandes qualités (à l'instar de la méthode élaborée par les collaborateurs d'Archivos).

5Le souci d'exhaustivité. Aimé Césaire à l'œuvre offre d'abord aux lecteurs et aux chercheurs une « complétude » (p. 11) organisée et dynamique. Même si, dans le cas de Césaire, il est difficile de viser à l'exhaustivité, cet ouvrage organise et réunit déjà la (presque) totalité de l'œuvre : à la fois l'intégralité des textes poétiques, des pièces de théâtre (à l'exception d'Une tempête, une lacune peut-être) et l'essentiel des textes courts de Césaire. C'est dire la masse de données critiques offertes ici. En 270 pages, la profondeur, la pluralité et la diversité de l'œuvre et de la pensée de Césaire sont auscultées, confrontées et mises en perspective. Organisées aussi, pour plus d'efficacité : pour répondre « au besoin d'élucider les problèmes d'établissement du texte et d'expliquer leur résolution » (Cheymol, p. 12).

6La rigueur, l'efficacité et le dynamisme de la structure. En effet, afin d'offrir un éclairage critique particulier et, surtout, d'homogénéiser cette diversité sans la dénaturer et/ou la cloisonner, l'ouvrage devait être rigoureux et structuré. Il l'est. Selon un mouvement circulaire qui, en quatre étapes, entraîne la lecture de la « naissance d'une langue » à « l'histoire du texte », à « l'édition de la poésie », du théâtre pour, dans un juste retour des choses, revenir à la table de travail avec Aimé Césaire, dans le secret et à l'endroit où cette langue et cette œuvre sont nées (Jacqueline Leiner « Au travail avec Aimé Césaire (1976-1998) », p. 247-262).

7La première partie est ainsi consacrée à l'examen de la langue et du lexique de Césaire (p. 21-94). Tour à tour et en toute complémentarité, Lambert-Félix Prudent (p. 21-46), André Thibault (p. 47-86) et René Hénane (p. 87-94) montrent clairement comment Césaire, puisant dans toutes les langues et tous les lexiques qu'il sent vibrer en lui (français, gallo-romain, amérindien, espagnol, africain, anglais, créole), invente une langue exceptionnelle et unique, à la fois neuve, innovante et agissante : déjà hybride, « lit sans drain de toutes les eaux du monde », pour reprendre la formule du poète. Cette partie, indispensable et bien menée, prépare aux lectures suivantes. L'association de ces trois premières contributions permet d'entrer parfaitement armé au cœur du texte césairien, comme le propose le chapitre suivant.

8La deuxième partie s'intéresse à « L'édition de la poésie » (p. 95-142). Cinq chercheurs examinent divers problèmes posés par l'édition des grands recueils de Césaire, de façon chronologique et, une nouvelle fois, parfaitement complémentaire. Lilian Pestre de Almeida (p. 97-106) et Georges Ngal (p. 107-113) commencent par présenter les évolutions du texte, les différentes propositions et l'édition définitive du Cahier. Du cheminement à la naissance de l'œuvre, en somme : sa gestation. René Hénane, pour sa seconde contribution, transporte le lecteur dans « le labyrinthe de l'histoire de la composition des Armes miraculeuses » (p. 113-130). Lilian Kesteloot, quant à elle, revient sur les incessants remaniements dans l'ordre des poèmes de Ferrements et de Moi, laminaire (p. 131-136); alors que Mamadou Ba s'attache à montrer comment « la relecture de ses œuvres antérieures amène l'auteur à une constante rectification du texte de l'ultime recueil de Césaire » (p. 137-142). Comme je le signalais plus haut, s'agissant de l'œuvre poétique : tout y est! De sorte que c'est ici aussi, comme en témoigne le texte de Christian Lapoussinière (p. 225-245), un hommage au Verbe poétique de Césaire, à cette conception « ouverte » de l'écriture, des identités culturelles et du monde qui lui est si particulière et qui pénètre l'ensemble de son travail et de sa pensée; sa production théâtrale notamment, à laquelle est consacrée la partie suivante.

9Dans cette troisième partie (« L'édition du théâtre », p. 143-190), les pièces de Césaire sont présentées suivant trois tableaux (un quatrième aurait sans doute pu être ajouté, consacré à Une Tempête, 1969). Dans le premier, Alex Gil (p. 145-156) revient sur la découverte majeure qu'il a effectuée (l'Ur-texte de la pièce) et qui, selon les mots de Marc Cheymol, « bouleverse les connaissances sur la pièce Et les chiens se taisaient ». Suit la contribution de Paola Martini, dans laquelle, à l'instar de ce que ses collègues ont fait avec la poésie, l'auteure recense les différentes versions apportées à la pièce La tragédie du Roi Christophe (p. 157-172). Le dernier tableau revient à Antoine Tshitungu Kongolo qui, lui, livre de précieux éléments sur le contexte historique qui éclairent la compréhension d'Une saison au Congo (p. 173-190).

10La dernière partie, « Contextes : histoire, politique et écriture » (p. 191-262), est consacrée à « l'histoire du texte ». Ici, l'objectif est de replacer l'œuvre de Césaire dans son contexte littéraire, culturel, politique, artistique et même (presque) intime dans la dernière contribution de Jacqueline Leiner (« Au travail avec Aimé Césaire », p. 247-262). Alain Ruscio, historien spécialiste de l'Indochine, apporte sa contribution à la connaissance des rapports entre Césaire et le communisme (p. 193-202); alors que le texte d'Albert James Arnold propose une véritable « lecture dans le temps » en se consacrant à l'étude des années de formation du poète, des premières années d'école à la période post-1950 (p. 203-214). Thomas A. Hale et Kora Véron, eux, présentent et anticipent sur la réédition attendue de leur monumentale Nouvelle bi-bibliographie commentée de Césaire (p. 215-224). Cette contribution complète magistralement celle de Jacqueline Leiner, qu'elle précède directement.

11Les actes de ce colloque permettent de définir les principes, de poser les premiers jalons de l'édition des Œuvres complètes de Césaire dans la nouvelle collection « Planète libre ». Ils  confirment en tout cas l'importance de l'étude de la langue, la nécessité de replacer l'œuvre dans le contexte à la fois biographique et historique de son émergence, mais aussi les bienfaits de la rencontre, de la confrontation des points de vue et de la relation. Ce qui, à côté de la « complétude » dynamique et structurée qu'il présente, fonde l'autre mérite de cet ouvrage, de l'approche de l'auteur et de la littérature qu'il propose.

12Choix des collaborateurs, nature plurielle des textes et diversité des approches. Comme le souligne Marc Cheymol, « l'étude critique se trouve déséquilibrée quand elle provient d'un lieu unique de production, acquiert une toute autre dimension si l'on réussit à établir un dialogue réel entre différentes écoles d'étude du texte » (p. 9). L'autre point fort d'Aimé Césaire à l'œuvre est, conformément aux directives d'Archivos, de réunir des experts préparés qui, en « compagnonnage », créaient un « croisement d'optiques différentes [...] provenant de toutes les latitudes et de plusieurs options méthodologiques » (Amos Segala, d'Archivos, cité par Cheymol, p. 9).

13De sorte que cet ouvrage ne fige pas l'œuvre de Césaire dans une interprétation bornée et/ou monolithique (sa négritude, par exemple, est donnée comme une strate parmi les autres). L'association de ces collaborateurs suscite la pluralité des lectures possibles de Césaire. Comme le souligne Bernard Cerquiglini, ce  projet « vise à structurer un réseau international de critique textuelle » (p. 4). Un réseau/rhizome équilibré. Le discours des chercheurs français ou antillais, longtemps prédominants, ne monopolisent plus les débats. La qualité de l'ouvrage est aussi de laisser la place à la fois à la critique martiniquaise, européenne, américaine (Canada, États-Unis, Amérique latine, anglophone, hispanophone, lusitophone), de la Réunion ou d'Afrique. Il permet d'établir des liens et toutes les possibilités en matière de recherches francophones. Cette diversité des approches donne corps et sens au caractère pluriel d'une œuvre proprement universelle (hybride), d'une pensée qui a rayonné dans le monde entier.

14Pour toutes ces raisons, Aimé Césaire à l'œuvre est un ouvrage essentiel, à mettre en évidence sur les rayons des bibliothèques (au moins) universitaires, bien en vue au rayon des produits de haute nécessité. Je salue cette entreprise parce que c'est à la fois un grand hommage à Aimé Césaire et une très bonne prospective scientifique, l'instrument idéal pour lutter contre l'oubli (toujours possible) et pour le savoir. Mais aussi parce qu'il vise à structurer un réseau (rhizome, compagnonnage) international de critique littéraire francophone. Pour ce qu'il annonce et complète parfaitement bien,  pour finir, l'édition critique des Œuvres complètes d'Aimé Césaire.

15Référence : Marc Cheymol et Philippe Ollé-Laprune (dir.), Aimé Césaire à l'œuvre, Paris, Éditions des archives contemporaines, en partenariat avec l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF) et l'ITEM, 2010, 270 p.

Pour citer cet article : Thomas Demulder, «Un ouvrage essentiel sur Césaire», @nalyses [En ligne], Comptes rendus, Francophonie, mis à jour le : 02/03/2011, URL : http://www.revue-analyses.org/index.php?id=1768.

Quelques mots à propos de :  Thomas Demulder

 Diplômé de l'Université Lumière Lyon 2 avec une thèse de doctorat sur la littérature et la peinture maghrébine postcoloniale, Thomas Demulder est spécialiste des littératures et peintures du Maghreb et des Antilles, où il a vécu et enseigné. Il est notamment l'auteur de plusieurs études sur Aimé Césaire, Ahmed Cherkaoui, Driss Chraïbi, Raphaël Confiant et Abdelkébir Khatibi. Chargé de cours à l'Université Concordia de Montréal, il effectue actuellement des recherches postdoctorales sur les interconnexions entre les littératures antillaises, maghrébines, africaines et québécoises, notamment sur la réalité d'un rhizome (scripturaire et identitaire) transatlantique dans et par lequel déborde une nouvelle et désormais commune perception de l'écriture et des identités postcoloniales : hybride, rhizomatique, « Tout-monde ».

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