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24/10/2010

Aimé Césaire à l'oeuvre

M. Cheymol, Ph. Ollé-Laprune (sous la direction de), Aimé Césaire à l'œuvre

(Ouvrage collectif), Archives contemporaines, Paris, 2010,270 p., 34 euros

 

Tenu les 8 et 9 octobre 2008 à l'Ecole normale supérieure, le colloque Aimé Césaire à l'oeuvre se plaçait dans la double perspective d'un projet éditorial, celui des Oeuvres littéraires complètes de Césaire et d'un projet institutionnel, celui de la collection « Planète Libre », fondée en 2007 en partenariat entre l'Institut des textes et manuscrits modernes (ITEM) du CNRS et l'Agence universitaire de la Francophonie (ACE).

Cette collection prenait la suite d'un projet antérieur, « Archives de la littérature latino-américaine, des Caraïbes et africaine du XXe siècle », né 30 ans auparavant. Dans les dernières années se sont multipliées des collections de référence, à la fois savantes et accessibles à un grand public. Elles permettent de lire dans son intégralité – et en y ajoutant la dimension critique qui les enrichit – l'œuvre des grandes figures de la littérature mondiale (Kant, Haubert, Proust, Artaud...).

D'autres figures majeures sont restées en retrait, à l'écart de ce type d'édition de référence parce que, quand leur langue est le français, elles sont réputées appartenir à la littérature " francophone " – et non à la littérature française – du fait de leur ancrage hors de la France métropolitaine, et parce que les travaux critiques les concernant sont encore dispersés, voire insuffisants tant du point de vue qualitatif que quantitatif.

C'est à cette double lacune qu'entendent remédier l'Agence universitaire de la Francophonie et aujourd'hui « Planète Libre », en permettant l'édition dans une collection de référence d'Œuvres complètes de figures littéraires majeures du XXe siècle : Jacques Roumain, Léopold Sédar Senghor, Jean-Joseph Rabearivelo, Léon-Gontran Damas, Aimé Césaire. Le projet Césaire a été lancé avec l'accord de l'écrivain.

Ses précieuses recommandations ont permis d'élaborer l'esquisse du volume, qui a servi de base au programme du colloque : introduction et étude philologique préliminaire, le texte (poésie, théâtre), l'histoire du texte, les lectures du texte. Quelques mois après la disparition d'Aimé Césaire, la rencontre dont nous présentons ici les actes prenait à la fois la forme d'un hommage et d'une prospective scientifique.

Elle jetait ainsi, dans une méthodologie renouvelée, les bases d'une édition critique des (Lucres littéraires complètes de Césaire dans la collection « Planète libre ». Lors de la réunion du comité éditorial, le 30 septembre 2009, Albert James Arnold a été désigné coordonnateur scientifique de l'édition Aimé Césaire.

N.B : Cet ouvrage comprend une étude importante d’Antoine Tshitungu Kongolo sur « Une saison au Congo », pièce d’Aimé Césaire consacrée au drame de Patrice Lumumba.

Antoine Tshitungu Kongolo : Une approche critique des variantes
dans Une saison au Congo d’Aimé Césaire
(Extraits)

Mokutu ou une réhabilitation en trompe l’œil

Dans la version de 1967, Césaire procède à un certain nombre de changements qui inspirent au critique américain R. Harris le commentaire suivant :

Un des principaux changements a été dicté à Césaire par l’actualité : en juillet 1966, peu après la publication de sa pièce, le général Mobutu, devenu Président de la République, a officiellement réhabilité la mémoire de Patrice Lumumba. Césaire a ajouté en épilogue une scène qui illustre cet événement et, en modifiant certaines répliques au cours de la pièce, il a légèrement atténué le caractère odieux qu’il avait donné à Mobutu. [1]

Une telle interprétation mérite d’être nuancée, pour ne pas faire bon marché des nécessités internes à l’écriture dramaturgique de Césaire. Dans son soliloque en effet Mokotu, qui se trouve dans son cabinet à Kinshasa, [2] fait allusion à une « cérémonie énorme », « une matanga[3]aux dimensions du Congo » destinée à exorciser le spectre de Lumumba et de ses compagnons d’infortune Mpolo, et Okito. Les propos tenus par Mokutu le rendent encore plus odieux. Les expressions dont il fait usage montrent bien que la réhabilitation de Lumumba relève pour lui du spectacle et du leurre, voire de l’esbroufe. C’est une mise en scène destinée à donner le change au peuple et par laquelle il entend se profiler en légitime continuateur de Lumumba. Avec ses ministres, il évoque l’affaire Mulele[4] qui fut ministre de l’éducation dans le gouvernement Lumumba et qui avait allumé le brandon des rebellions dans le Bandundu et à l’Est du Congo, dévoilant son stratagème machiavélique destiné à appâter l’ancien ministre qui se considère comme un héritier légitime de Lumumba : lui faire miroiter la fin de l’exil, l’engager à la réconciliation nationale et lui promettre titres honorifiques et prébendes afin de le suborner. Le texte de Césaire fait ici allusion à un événement qui s’est déroulé en 1968, bien après la prétendue réhabilitation de Lumumba, à savoir le triste sort réservé à Mulele, victime à la fois d’une machination diabolique et de sa naïveté. Ainsi le soliloque de Mokutu donne à lire et à jauger le caractère trompeur des signes d’apaisement et de réconciliation qu’il lance en direction des partisans de Lumumba. La conviction de Mokutu est en effet que « tous les révolutionnaires sont des naïfs : ils ont confiance en l’homme. Quelle tare ! Confiance en l’homme ! »

L’ambiguïté de cette prétendue réhabilitation imprègne les répliques du peuple : les uns crient « Vive Mobutu ! Uhuru Mobutu », d’autres « Uhuru Lumumba ! », dans une cacophonie pour le moins significative. C’est l’art de la manipulation qui est stigmatisé par Césaire. Le slogan « Uhuru Mobutu », pour ne prendre que cet exemple, n’est qu’une imposture aux oreilles des partisans de Lumumba, comme l’exprime la réponse de Mama Makossi, qui se veut la gardienne légitime du leader assassiné : « Moi je dis ce que je pense. Uhuru Lumumba ! » Mokutu, fidèle à son tempérament caméléonesque, jette bas le masque :

Assez ! J’en ai marre de ces braillards ! Il faut que ce peuple sache qu’il y a des limites que je ne tolérerai pas qu’il dépasse. Faites charger ! Allons ! nettoyez-moi ça ! En vitesse !Histoire de signifier à ces nigauds que notre poudre est sèche et que le spectacle est terminé. Feu.

Le mot « feu » est à lui seul prémonitoire. C’est un régime oppresseur et sanglant qui sera mis en place par Mokutu. Le Joueur de sanza en guise de réplique déclame sa « ballade des temps ambigus» qui laisse transparaître le doute quant à l’acte de réhabilitation posé par Mokutu. Le Joueur de Sanza est ici l’interprète du peuple et de Césaire lui-même, qui tout en prenant acte de cette réhabilitation ne se laisse pas abuser pour autant : Mokutu, « blanche bouteille et bouteille blanche », selon l’expression du Joueur de Sanza, n’a pas changé et comme le montrera finalement l’histoire, il ne s’agissait que d’offrir au peuple floué l’apparence d’un changement.[5]

La pseudo-réhabilitation orchestrée par le nouvel homme fort du Congo permet à Césaire d’aborder la question cruciale de l’héritage de Lumumba et de son inscription dans la mémoire collective, et plus précisément la mémoire du peuple, la seule qui lui importe, et dont il se veut le dépositaire et l’interprète à travers le Joueur de Sanza. Le peuple en effet, en dépit de la chasse aux sorcières et de la censure, s’est montré fidèle à Patrice Lumumba malgré les tentatives des tenants du pouvoir et des élites pour torpiller sa mémoire. Césaire n’est pas dupe non plus du stratagème orchestré par Mokutu. A travers les changements qu’il imprime à son texte, Césaire donne la preuve qu’il a percé le jeu de Mobutu. Son portrait de Mokutu n’est en rien atténué, comme le prétend R. Harris. Au contraire, son côté sombre et sordide n’en est que plus accentué. En témoigne l’allusion aux suppliciés de la pentecôte, pendus publiquement à l’issue d’un procès inique qui ne laisse aucune illusion sur le régime, qui se sert dès 1966 de l’exigence nationaliste héritée de Lumumba comme d’un levier pour la consolidation d’un pouvoir personnel.

Pour cerner au mieux la portée des changements que Césaire introduit dans Une Saison au Congo au fil des éditions successives, il convient de faire un distinguo entre facteurs externes et internes ; ceux qui relèvent du contexte, d’une part, et ceux qui répondent à une nécessité interne de l’œuvre de Césaire tant au plan idéologique qu’esthétique, d’autre part.

Il est d’autant plus légitime de relativiser la réhabilitation de 1966 qu’en dehors du Congo, au lendemain de son élimination physique, Lumumba avait pris l’aura de héros des peuples opprimés. En France, Jean-Paul Sartre[6] en fait le pendant de Robespierre et préface les textes collectés par Jean Van Lierde, un témoin de la tragédie congolaise, ami du premier ministre assassiné. Bien avant la pseudo-réhabilitation, nombreux sont les pays africains, et notamment ceux du camp « progressistes », qui s’assument comme gardiens des idéaux de Patrice Lumumba, à qui ils dédient des rues, des places, des écoles etc. En URSS (Union des Républiques Socialistes Soviétiques), une université arbore le patronyme de Patrice Lumumba. [7] Cette consécration internationale contraste avec l’attitude du Congo officiel qui s’emploie à gommer sa mémoire en jouant de la censure et en pratiquant la chasse aux sorcières à l’encontre des partisans du premier ministre assassiné, puisque la classe politique congolaise responsable de la mort de Patrice Lumumba et de ses compagnons s’est emparée des leviers du pouvoir avec la bénédiction de Bruxelles et de Washington, sans toutefois réussir à réunifier le Congo. Parmi le peuple les choses se passent autrement ; les chansonniers populaires bravant la censure multiplient les allusions impertinentes, tout en fustigeant les mœurs corrompues de politiciens congolais. [8] Les peintres populaires assumeront leur part comme gardiens et passeurs de cette mémoire censurée. Dans les chaumières, la mémoire de Lumumba est vivace, elle est loin de s’effacer en dépit de la répression qui frappe impitoyablement ses partisans et malgré les manipulations grossières des faits relatifs à la mort brutale du premier ministre congolais par les tenants du pouvoir. [9] Dans le contexte qui prévaut après le coup d’Etat du 24 novembre 1965, la « réhabilitation » de Lumumba vise à séduire la jeunesse estudiantine qui constitue un facteur potentiel de déstabilisation pour Mobutu ; à rallier au nouveau régime encore fragile les suffrages des Congolais du camp de Lumumba, et à capter la sympathie de l’Afrique « progressiste » qui a mis au banc le pouvoir de Léopoldville depuis l’assassinat de Lumumba. C’est une initiative qui n’est pas dénuée de calculs, aussi bien sur l’échiquier congolais qu’à l’extérieur.

Césaire ne pouvait ignorer cette étape importante dans la trajectoire postmortem de celui qu’il avait hissé sur le pavois des héros. Au-delà des facteurs inhérents au contexte spécifiquement congolais, Une saison au Congo répond parfaitement aux critères d’un théâtre dédié aux luttes du monde noir et des peuples opprimés. Les variantes ne peuvent être interprétées sans tenir compte des idiosyncrasies du théâtre césairien. Césaire s’est défendu d’avoir écrit une hagiographie de Patrice Lumumba. Son Lumumba, il ne s’en est pas caché, tient du mythe. Il a des filiations avec le roi Christophe et d’autres héros du Panthéon césairien où l’on trouve aussi Toussaint Louverture et Dessalines. Les modifications introduites par Césaire tendent à conforter la cohérence de son théâtre, où l’échec du héros et sa mort le hissent à l’immortalité. Ce théâtre évite la servilité à la chronique et se tient à distance de l’historiographie consacrée. En modifiant la chute de sa pièce consacrée à Lumumba, il importe à Césaire d’aborder la problématique cruciale de la mémoire du héros dans la conscience collective. Le portrait qu’il trace de Mokutu, le maître d’œuvre de cette cérémonie, le dépeint comme un mélange de bouffon et de tyran, à la fois manipulateur et violent. Contrairement à l’allégation de R. Harris, Césaire se montre d’autant moins convaincu par ce qu’il présente comme une mascarade, qu’il prête à Mokutu des propos imprégnés d’un profond mépris pour le peuple. C’est une nouvelle ère qui s’ouvre, celle des manipulations spectaculaires à des fins de propagande au service des imposteurs. Les répliques qui animent la scène finale font s’entrechoquer deux mondes, deux discours, dans une cacophonie qui en dit long. La mort du Joueur de Sanza vient faucher l’espoir suscité par l’hommage au héros national. La fin brutale de celui qui symbolise l’esprit du peuple, ainsi que sa résistance, donne la véritable dimension des temps nouveaux.

La volonté d’éduquer et de témoigner est patente dans Une saison au Congo comme dans les œuvres antérieures. Pour Césaire le défi ne fut pas des moindres, car le Congo est un pays qu’il connaissait mal de par son ancrage dans une histoire coloniale différente de celle de la France. Pour lui le plus important c’est que Lumumba incarnait la lutte inégale des leaders du Tiers-monde contre les anciens colonisateurs. Césaire transmue l’échec du héros en geste libérateur des opprimés. Sa démarche est sous-tendue par un mouvement incessant qui va de l’histoire au mythe. Les variantes qui répondent à des nécessités tant internes qu’externes servent les desseins de l’écriture césairienne, commise à la transmutation du réel en mythe, et du sacrifice en parousie. Elles témoignent de ses efforts à comprendre et à rendre compte des drames du monde noir dans son versant africain, caribéen, et nord-américain. Elles portent la trace du questionnement sur l’histoire et la mémoire, sur l’œuvre forcément inachevée du héros, ainsi que sur les embûches de l’écriture.

 

 



[1] « L’humanisme dans le théâtre d’Aimé Césaire », op.cit., p.125

[2] Les noms de villes congolaises ont africanisés en 1966.

[3] En lingala, cérémonie de deuil.

[4] Pierre Mulele fut ministre de l’éducation dans le gouvernement de Patrice Lumumba en 1960. Il lancera par la suite une rébellion d’inspiration marxiste.

[5] Il convient de rappeler que l’Union Générale des Etudiants Congolais (UGEC) exige du nouveau régime la réconciliation avec les pays dits progressistes d’Afrique qui avaient mis le Congo au banc de l’infamie depuis la mort de Lumumba. Tshombe avait fait un pas dans ce sens en déposant une gerbe de fleurs sur le monument dédié à Lumumba à Stanleyville.

[6] La pensée politique de Patrice Lumumba (textes recueillis par Jean Van Lierde), préface de Jean-Paul Sartre, Présence Africaine, 1963.

[7] Il s’agit de l’Université de l’Amitié des Peuples Patrice Lumumba.

[8] C’est le cas de la célèbre chanson de Luambo Makiadi alias Franco « Course au pouvoir », où transparaît une mythification de la période Lumumba.

[9] De surcroît la réhabilitation s’éclaire à l’aune du contexte politique qui prévaut après le coup d’Etat de Mobutu en novembre 1965. Fin 1964, Tshombe est rappelé à Kinshasa, il est nommé premier ministre par le président Joseph Kasa-Vubu. Soutenu dans un premier temps par le CNL( Conseil National de Libération d’obédience lumumbiste), Moïse Tshombe est artisan d’une réunification au forceps du Congo grâce à l’appui des mercenaires. Après les élections législatives qu’il remporte, la cohabitation avec le président Kasa-Vubu devient problématique, elle débouchera sur le coup d’Etat de Mobutu le 24 novembre 1965. Le président Kasa-Vubu prend langue avec l’Afrique « progressiste » à qui il donne des gages en renvoyant Tshombe et les mercenaires. Le coup d’Etat suivi de la pendaison de Kimba, nommé formateur après l’éviction de Tshombe et de trois ministres divisent la pays, la contestation estudiantine gronde. Le parlement renâcle.

 

 


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