Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Avertir le modérateur

03/05/2010

Serge Diantantu : Bande dessinée et histoire

Serge Diantantu a su éviter le piège du prosélytisme, en effet il ne s’agit guère pour lui de se faire le propagandiste du kimbanguisme. Il se soucie de rendre compte d’un drame où s’affronte deux visions de l’ordre et de la loi. D’un côté, les coloniaux qui accusent Kimbangu par ses miracles de causer la ruine du commerce et de semer la graine de la désobéissance, et de l’autre un homme qui prêche la fin de l’oppression et fait des évangiles le socle même de l’inéluctable libération de son peuple.


De par sa pertinence et de par son ampleur, le chantier historique et mémoriel de Serge Diantantu , natif de la République Démocratique du Congo, est unique , et exemplaire à plus d’un titre.

En effet, mettre en BD la biographie de Simon Kimbangu, figure majeure qui hante la mémoire congolaise, aurait pu déboucher sur une hagiographie empesée et consensuelle. Cela d’autant plus que l’Eglise de Jésus Christ sur la terre se revendique l’héritière et le dépositaire attitré des enseignements du prophète Simon Kimbangu. Or Serge Diantantu a su éviter le piège du prosélytisme, en effet il ne s’agit guère pour lui de se faire le propagandiste du kimbanguisme. Il se soucie de rendre compte d’un drame où s’affronte deux visions de l’ordre et de la loi. D’un côté, les coloniaux qui accusent Kimbangu par ses miracles de causer la ruine du commerce et de semer la graine de la désobéissance, et de l’autre un homme qui prêche la fin de l’oppression et fait des évangiles le socle même de l’inéluctable libération de son peuple.

Pour lui Simon Kimbangu qui passé 30 ans de sa vie en prison est une figure de proue de la non-violence, préfiguration de Nelson Mandela, et son message de libération fait corps avec l’Afrique tout entière ainsi que tous les peuples opprimés de par le monde.

L’effort de documentation historique est d’une ampleur qui mérite d’être saluée. Il est d’autant plus méritoire que S. Diantantu prend en compte l’imposante bibliographie consacrée au sujet et dans le même temps fait justice aux nombreux récits oraux transmis à travers les générations , lesquelles entretenaient la mémoire du prophète alors que ses adeptes subissaient les foudres de l’autorité coloniale.

La précision historique ne bride en rien l’imagination de Serge Diantantu qui se sert de la magie des crayons et des couleurs pour une évocation vivante, sensible, et propre à émouvoir le lecteur. Il  puise dans une mémoire collective vivace l’un ou l’autre fait relatif à l’ancien royaume de Kongo de manière à rattacher Kimbangu à une longue  trajectoire avec ses figures mythiques.

C’est tout le prix de l’allusion à Kimpa Vita, martyrisée par les Portugais.

 

Les personnages sont dessinés avec réalisme et précision. Le découpage est d’allure cinématographique, les dialogues sont percutants. Diantantu sait allier histoire et les anecdotes, de manière à faire ressortie au mieux la personnalité de Simon Kimbangu.

Il excelle dans les scènes de foule qui se déploient en panoramiques ; dessine avec grâce les silhouettes féminines et sait donner du relief aux émotions saisies sur  les visages.

Il réussit à résumer toute une atmosphère à travers un détail apparemment futile

comme par exemple ces scènes de la vie au village qui impriment au récit un rythme tantôt lent,  tantôt intense.

 

 

Afin de réaliser son pari d’une mémoire débarrassée de ses œillères coloniales de jadis, Serge Diantantu bouscule les conventions. L’agencement des cases n’a rien de conventionnelle.

Il multiplie les gros plans et laisse s’exprimer son penchant pour la peinture.

Certaines scènes de foule donnent lieu à des véritables fresques où la composition d’ensemble comme les détails concourent à restituer les évènements avec une rare acuité.

L’image qui sert de couverture au Tome 2 en est un exemple.

Au centre, enchaîné, les pieds nus, encadré par des hommes en armes commandés par deux belges, entouré d’une foule immense, Simon Kimbangu est le point focal de ce tableau digne d’un peintre.

Ce travail de mémoire passe également par le recours massif à l’hypertexte qui débouche sur  une complexité comparable à celle des œuvres littéraires.

La BD met en citation des journaux coloniaux de l’époque et en même temps, en contrepoint, une autre version des faits se fraye la voie dans le récit.

Le graphisme est dynamique, inventif, et se plaît à la reconstitution du contexte à travers moult scène et détails qui donnent à lire et à voir les éléments symboliques d’une civilisation africaine (bantoue) méprisée par les colonisateurs.

 

Un chantier historique et mémoriel exemplaire

 

Serge Diantantu a dépouillé quantité d’archives et de documents de l’époque et décortiqué toute une série d’ouvrages dont il a su tirer une synthèse cohérente.

Son évocation de Simon Kimbangu se tient à distance du regard des autorités coloniales d’alors, inquiètes de l’ascendant d’un homme qui prêchait la libération de son peuple et entrevoyait clairement la libération de son pays du joug colonial.

Toutefois les faits historiques sont placés sous le regard des Congolais le souci de véracité historique est bien réel car il se base sur une chronologie rigoureuse et sur une mise en perspective des enjeux du procès de Simon Kimbangu.

Diantantu inscrit avec une précision entomologique la vie de Simon Kimbangu dans le contexte de la colonisation belge. Il rappelle à juste titre que l’ordre colonial avait pour principal instrument la violence dont il tenait son ascendant sur les populations locales.

Sa survie reposait sur l’usage de la force incarnée par les soldats de la Force Publique à travers leur brutalité qui a marqué au fer rouge la mémoire congolaise.

En sus il donne à voir et sentir la collusion entre les missions ( catholiques et protestantes par-delà leurs rivalités), l’Etat colonial et le pôle des affaires.

C’est cette Trinité coloniale qui fut ébranlée  par Simon Kimbangu et du coup craignait le pire.

Diantantu fustige l’ordre  avec ses cohortes de soldats qui manient avec une facilité déconcertante la matraque ou le « ngando », traitent leurs congénères en êtres inférieurs dénués de toute dignité, les  exproprient et les massacrent au besoin. Dans la plupart des cas ils obéissent à des ordres injustes que leur dicte la hiérarchie coloniale avec un zèle caricaturale

Simon Kimbangu sème la désunion dans les cercles missionnaires par sa volonté de s’approprier le message biblique en fonction  des grilles des lectures spécifiques à ses desseins de porte-parole et de libérateur du peuple congolais opprimé par le colonisateur.

Cet enracinement du message biblique suscite l’inquiétude du microcosme colonial par l’ampleur du succès qu’elle récolte, par l’enthousiasme qu’il soulève mais plus fondamentalement par sa charge dénonciatrice à l’égard  des injustices coloniales.

Cependant le discours de Kimbangu ne se contente guère de la dénonciation des injustices inhérentes à l’ordre coloniale, il évoque également un horizon de liberté pour les noirs opprimés ainsi qu’une réconciliation avec les blancs qui les ont asservis.

Les actes de désobéissance pacifique de Kimbangu et plus particulièrement son appel au non-paiement de l’impôt symbole de l’assujettissement des Congolais à leurs maîtres colonisateurs vont dresser contre lui l’ensemble des coloniaux soudés en un bloc rocheux.

Tous redoutent l’érection d’une église africaine par les Africains, une éventualité propre à saper dans son fondement même l’œuvre missionnaire et par contre-coup rendre caduque la mission civilisatrice dont elle se réclamait.

Le monde des affaires affiche une hostilité brutale en raison du manque à gagner causé par Kimbangu « le fanatique », censé prêcher la haine contre les blancs.

L’avènement d’un Congo indépendant où vivraient des indigènes affranchis de la servitude mentale et physique découlant de la domination coloniale ne pouvait que figurer le chant de cygne de leurs intérêts mercantiles.

 

Les sources orales et écrites sont concomitamment et subtilement mises à contribution de façon à miner les œillères des coloniaux ainsi que la cohorte des falsifications qui tronquèrent la figure de Simon Kimbangu tant à l’ère coloniale que tout long des décennies post-coloniales. Au total Serge Diantantu bouscule les limites étriquées de l’histoire pour faire entrer Kimbangu dans le mythe.

 

Bibliographie

 

Serge Diantantu, « Simon Kimbangu. La voix du peuple opprimé. Mort au bout de 30 années de prison », Mandala Edition, Amfreville-la-Mivoie, 2002, 48 p., Avant-propos de Robert Wazi, complétée par une orientation bibliographique.

ID, « Simon Kimbangu . Tome 2. Le triomphe par la non-violence », Mandala et AfricaBD-Edition, 48 p., Avant-propos de Robert Wazi, 2004, Amfreville-la-Mivoie, avec 2 cartes et une orientation bibliographique.

 

N.B. : Le Tome 3 "Lipanda dia zole, la liberté à tout jamais"vient de paraître aux éditions Mandala.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



 

 

 

 

 

   

 

 

 

 

 

 

Commentaires

Éviter les pièges du prosélytisme ??? Je ne dirais pas ça comme ça !!! Il a tout simplement présenter une dimension de la personnalité de Simon Kimbangu parmi de nombreuses... Et quant au temps qu'il a passé en prison c'était 30 ans (3 ans de plus que Mandela) et pas 27 ans !!!

Écrit par : Lito | 03/05/2010

Merci à Lito pour son commentaire!

Écrit par : tshitungu | 03/05/2010

Merci beaucoup pour cet article. Cela nous donne le courage de continuer à soutenir et publier des dessinateurs de la BD - Congolaise sur Mandala Editions.

Pour commander les BD de Serge Diantantu sur Simon Kimbangu :
Mandala Editions
22 rue des écureuils
76920 Amfreville-la-Mivoie ( Rouen - France )
émail. robert_wazi@hotmail.com
tél. 0611548979

Écrit par : Wazi Robert | 03/05/2010

Les commentaires sont fermés.