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31/03/2010

Raymond Ceuppens à Matonge

« Une journée à Matonge » inaugure une série d’expositions qui se tiendront à l’avenir à la Porte du Sud (l'ex librairie UOPC ), à la chaussée de Wavre sous le titre générique « Matonge à la rencontre des cinq continents », ce projet traduit une vision transversale et empathiques des cultures qui se croisent à Matonge et sur la commune d’Ixelles. Une façon d’inciter au dialogue pour l’enrichissement des uns et des autres.

"Une journée à Matonge" est la première rétrospective consacrée à Raymond Ceuppens depuis son décès en 2002. Voici l'allocution d'Antoine Tshitungu Kongolo lors du vernissage , le jeudi 25 mars 2010.


Mesdames

Messieurs,

Chers invités,

 

Votre présence ce soir revêt pour les organisateurs une triple signification : c’est à la fois une marque de sympathie et un signe d’encouragement pour le succès de cette rétrospective, la première consacrée à Raymond Ceuppens depuis sa disparition  en 2002, c’est aussi pour certains d’entre vous une façon de célébrer la mémoire d’un ami trop tôt disparu. Pour la famille et les proches, pour Betsy son épouse, c’est certainement un moment d’émotion qui augure de la place que l’œuvre du disparu est appelée à occuper au sein du patrimoine littéraire et artistique de la Belgique, une occasion de partage et retrouvailles autour d’un legs imposant lequel permet à l’illustre disparu de transcender en quelque sorte la mort, de la défier en nouant avec les vivants un dialogue postmortem des plus intenses.

 

Je voudrais exprimer ma gratitude à Betsy Goemere, son épouse, à Jean-Pierre Canon, libraire et last but not least à Luc Rémy, tous les trois défenseurs acharnés de l’œuvre littéraire, plastique et photographique de Raymond Ceuppens.

Leur disponibilité, leur exquise gentillesse et leur collaboration sans arrières –pensées ni faux fuyants auront considérablement allégée la tâche de notre équipe à l’initiative de ce projet : Chantal, Janine et Antoine qui ont eu un coup de foudre pour Raymond Ceuppens et ont mis en œuvre ce chantier en s’astreignant à des horaires contraignants.

D’amont en aval, Chantal s’est révélée impétueuse et infatigable, organisée et méticuleuse.

La Maison Africaine a accueilli ce projet avec un enthousiasme débordant, apportant une contribution humaine et matérielle déterminante. Je remercie Thierry Van Pennage pour son appui sincère et fort apprécié.

Par ailleurs, que tous ceux qui nous ont aidé trouvent ici la marque de notre gratitude.

 

 

« Une journée à Matonge » inaugure une série d’expositions qui se tiendront à l’avenir dans ces lieux sous le titre générique « Matonge à la rencontre des cinq continents », ce projet traduit une vision transversale et empathiques des cultures qui se croisent et à Matonge et sur la commune d’Ixelles. Une façon de jeter des passerelles et d’inciter au dialogue pour l’enrichissement des uns et des autres.

 

 

Cette exposition n’a pas l’ambition de d’offrir une vision exhaustive de l’œuvre de Raymond Ceuppens dont le catalogue raisonné est à venir tant elle variée et diversifiée, singulière et atypique dans les matériaux utilisés.

La profusion de l’œuvre nous a contraint à des choix : l’exposition est construite autour des monotypes portant chacun un titre et formant un ensemble cohérent.

Autour de ce thème nodale se déploient des créations fascinantes sous formes de dessins et de tableaux auxquels il a semblé opportun d’associer des sculptures. L’agencement que nous proposons permet de passer de la peinture à la photograhie et à la sculpture, pôles majeurs du  travail et de l'inspiration de Raymond Ceuppens.

 

Raymond Ceuppens fut une figure singulière des lettres belges autant par sa frilosité à l’égard des microcosmes qui détiennent la clé de la consécration sur la scène littéraire que par les cheminements de son écriture.

Personnage complexe, il fut également un sculpteur et un peintre qui illuminait de son talent des matériaux de récupération qu’il soustrayait à l’éphémère pour les inscrire dans la durée. Matonge fut à la fois une des sources majeure de son inspiration et un réceptacle de ses réalisations au gré d’une inspiration constante, imprégnée d’humanisme et de générosité.

Il avait été très actif dans les Marolles, à Matonge sur un mode plus apaisée ; sa démarche artistique relève de l’humanisme, d’une empathie fusionnelle.

 

 

 

 

Au moment où il se met à hanter Matonge dont il « traverse  les nuits », d’après la belle expression de Luc Rémy, son œuvre littéraire semble à son terme, il n’en est pas moins vrai que les volets littéraires et plastiques de son oeuvre soient en résonance.

J’aurais garde de résumer de manière simpliste une œuvre aussi riche : son unité est évidente, sa cohérence incontestable et ses thèmes emblématiques : l’autre, le pauvre, l’étranger, le débile, l’exclu, le marin, l’immigré etc.

 

 

Chers invités, je voudrais dire quelques mots sur la genèse de cette exposition.

A contrario de ses proches et de tous ceux qui l’ont côtoyé peu ou prou de son vivant, ma rencontre personnelle avec Raymond Ceuppens s’est déroulée,  postmortem , au gré des cheminements singuliers.

La lecture de son récit «  A bord de la Magda » m’avait éblouie, des témoignages oraux de ses amis qui sont par ailleurs mes voisins m’avaient titillé et allumé ma curiosité. Puis ce fut la découverte des estampes (ces monotypes)à la bibliothèque de Saint-Josse-Ten Noode. Mon enthousiasme a vite contaminé mes amies et collègues au sein de l’équipe rédactionnelle de Matongazet : Janine Lambrecht et Chantal Hemmericxk ont toute suite eu un coup de cœur pour Raymond Ceuppens qu’ils ont adoubé.

 

Ma rencontre avec Raymond Ceuppens m’a permis de découvrir peu à peu, pan après pan une création complexe, portée par la volonté farouche d’un authentique écrivain et créateur, peu entiché de jeux médiatiques et frileux vis-à-vis des microcosmes où la consécration de l’impétrant se joue trop souvent au gré des compromissions voire d’alignements idéologiques douteux.

Imprégné de valeurs humanistes exigeant Raymond Ceuppens  avait le courage et la générosité chevillées au corps , à son corps de marin et de baroudeur qui en avait vu d’autres. La renommée littéraire et artistique de Raymond Ceuppens offre une configuration singulière. Consacré par le Prix Rossel il n’en est pas moins resté par tempérament éloigné des microcosmes littéraires.

Son œuvre plastique n’échappe au paradoxe : plus reconnue en Flandre qu’en Wallonie et à Bruxelles.

L’homme fut engagé corps et âme dans des combats épiques contre la pauvreté et l’exclusion dans les Marolles.

Il meurt fidèle à sa générosité inaltérable envers autrui, dans la rue foudroyé par une crise cardiaque alors qu’il aidait des connaissances à transporter une armoire. Une fin sous forme de symbole qui laisse entrevoir une personnalité hors du commun, à l’image de celui qui jeune encore avait parcouru les villes d’Europe comme reporter pour traquer les images de l’exclusion et de la pauvreté et qui consignait dans un de ses reportages :

 

« C’est un quartier pourri de haine raciste et d’intolérance

A Finbury Corner, se cotoîent, et parfois se heurtent violemment , trois communautés d’immigrés. Les noirs des anciennes colonies anglaises, les Cypriotes, au milieu extrêmement fermé, et les Irlandais. Ces drniers s’établissent rarement à Finsbury mais la relève est toujours assurée

Le logement , le travail sont des problèmes auxquels les immigés doivent faire face. De plus les propriétaires refusent les locataires de couleur ou les obligent à déménager en augmentant brusquement les loyers dans des proportions considérables. A peu près soixante pour cent des offres sont accompagnées de la mention « No coloured ».

 

Ces mots résonnent comme une profession de foi qui préfigure son engagement dans les Marolles et plus tard son empathie fusionnelle pour Matonge.

Dans le bouillonnement de ce quartier, il a entendu des cris de détresse.

Il a noué des amitiés authentiques dont il reste des traces tangibles.

Fasciné, il en tiré des œuvres fascinantes où vibre un je-ne-sais-quoi d’irréductible.

Il a réalisé entre autres une série d’estampes( qu’il nomme malicieusement « monotypes ») sous le titre « Une journée à Matonge ».

Des estampes qui mettent en scène des figures féminines et masculines qui gravitent dans ce quartier, lieu de brassages, trait d’union, pont jeté entre l'Afrique et l'Europe notamment.

Cette série dédiée au respect de l’autre, allie sagacité et sobriété, observation fine , et grain de poésie.

De nombreux tableaux résonnent de l’émerveillement ressenti par Raymond ceuppens au contact de Matonge avec son cortège de personnes célèbres ou anonymes, ses fées, ses sorcières, son atmosphère à nulle autre pareille, ses décors, son ambiance , cet espèce de chaleur qui émane des gens et irradie les cœurs en dépit des épines de la vie et des quotidiens parfois difficiles.

Il nous semblé légitime d’y associer des sculptures, qui elles découlent d’une imprégnation intuitive avec l’Afrique.

L’on y perçoit un artiste en quête de l’autre, de l’Afrique profonde et intemporelle à travers l’art des masques et des : une quête que la disparition de Raymond Ceuppens a interrompue.

 

Il convient de souligner la place particulière de la femme africaine dans l'oeuvre de Ceuppens: reines de nuits aux toilettes flamboyantes , sirènes aux pouvoirs terrifiants et aux charmes mystérieux, mères de familles, maîtresses délaissées, immigrées condamnées à la débrouille, gardiennes des temples du plaisir.

C’est tout le charme de la femme noire que tente de saisir Raymond Ceuppens,  « ce fruit mûr à la chair ferme ».

La musique constitue l’autre pôle majeur de son inspiration, Raymond était amoureux du jazz et des musiques congolaises.

Je voudrais attirer votre attention sur les dessins où il magnifie la chanteuse de blues Kimberley et cette estampe où l’on reconnaît Papa Wemba, le roi de la sape, voix emblématique de la musique congolaise d’hier et d’aujourd’hui, tous les deux ont bercé les nuits de Raymond  de leurs voix chaloupées.

 

 

Raymond Ceuppens avait coutume de traverser les nuits, ce pli lui a permis de se familiariser avec les habitants du quartier Matonge et plus particulièrement avec la population africaine de ce quartier qu'il restituera dans son œuvre avec sympathie et lucidité mais jamais sans se départir d’une fascination bien réelle. Au plus près des gens, à leur écoute et à leur service : tel était Raymond. Il  ne s’est pas contenté de déambulations nocturnes ; au fil  du temps il a noué des liens dont la résonance artistique et humaine interpelle par sa franchise.

Raymond n’a pas ausculté Matonge du bout de sa lorgnette, entre lui et ce quartier s’est produit une empathie fusionnelle, qui a eu raison des préjugés et qui s’est joué des cloisonnements.  C’est une  alchimie qui s’est mise en œuvre.

Les pulsations du quotidien et son  lot de tracas sont pour le moins sensibles dans sa série « une journée à Matonge » qui est au cœur de cet événement ; il s’agit de neuf estampes où par la grâce de l’artiste Matonge se dévêt de ses artifices et se voit transmué par la grâce d’un imaginaire si particulier.

Les nuits de Matonge sont un réceptacle d’émotions pour Ceuppens, un lieu d’inspiration , un lieu de transition et de passages.

C’est ici qu’il découvre l’Afrique vivante et vibrante à travers sa diaspora, loin des visions muséifiées et fixistes.

Et où il rencontre l’Amérique noire à travers la figure remarquable de la chanteuse Kimberley.

Elle devient pour un temps sa muse à l’instar des sirènes africaines de Matonge l’ensorceleuse.

 

L’artiste affectionnait les matériaux brutes, ces réalisations l’inclinent au recyclage des rébus, ce choix donne pourtant un éclat singulier à son art.

Transformer une tête de lit en un tableau saisissant où des artistes du quartier reçoivent un tribut d’hommage n’est qu’une de ses prouesses dans ce registre.

 

 

Pourquoi avoir associé à la peinture , au dessin et à la sculpture, la photographie ?

Cette exposition révèle également la contribution de Raymond à la mémoire du quartier voué à des changements incessants à travers des photos, éloignées de ses préoccupations artistiques de photographe renommé, qu’il a réalisées. C’est un album où il a saisi des visages de café en café, de bar en taverne, et qu’on feuillette avec émotion et nostalgie. C’est un complément nécessaire pour se remémorer et replonger dans le tumulte dont il tirait son inspiration.

 

Chers invités, un imposant chantier se profile devant nous ; sachons relever le pari! Matongazet et ses partenaires travaillent d’ores et déjà à une exposition sur l’ensemble de l’œuvre de Raymond Ceuppens : littérature, peinture, sculpture et photographie. La Commune d’Etterbeek se positionne comme un partenaire dans ce chantier qui débouchera sur une exposition plus globale avec à la clé l’édition d’un catalogue qui se complétera de textes et témoignages sur l’illustre disparu.

Dans cette perspective  artistique et mémorielle Betsy nous a d’ores et déjà ouvert généreusement ses archives. Les collectionneurs, les amis , les critiques, les témoins et tous les autres sont appelés à se manifester.

 

Je lève mon verre à la mémoire de Raymond, le noctambule magnifique !

 

Antoine Tshitungu Kongolo

 Co-organisateur de l'exposition "Une journée à Matonge", produite par Matongazet et La Maison africaine.

 

 

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