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11/08/2009

Une mémoire vivante par Laurence Vanpaeschen

Aux pays du fleuve et des grands lacs africains

Tome 1

"chocs et rencontre des cultures"

Archives et Musée de la Littérature, 448 p.


Une mémoire intelligente et vivante

L’anthologie Aux pays du fleuve et des grands lacs s'inscrit dans la conti­nuité du programme Papier blanc, encre noire qui, depuis 1989, poursuit re­cherches et présentations du patrimoine lit­téraire francophone des régions d'Afrique centrale (Congo, Rwanda, Burundi) qui connurent le pouvoir colonial — ou sa va­riante, la tutelle — belge. Anthologie d'un corpus colonial et post colonial, d'auteurs belges et africains, qui se veut à portée his­torique, idéologique et littéraire. Qui ne se li­mite donc pas au registre fictionnel mais présente aussi des extraits d'essais, de jour­naux de voyage, de reportages, de témoignages... mis en perspective thématique et chronologique.

Par la centaine de textes qu'elle nous donne à découvrir (nombre d'entre eux ont été longtemps occultés ; certains restent encore inédits), cette anthologie tente, loin de l'Histoire univoque et stéréotypée qui nous est encore transmise, de nous faire percevoir les réalités du choc colonial et de ses pro­longements actuels. De nous faire entendre des histoires « qui nous concernent bien plus que nous n'avons voulu ou ne voulons le croire en Belgique ». De nous faire perce­voir les regards — souvent contradictoires — des uns et des autres, Belges et Africains sur la conquête,l'évangélisation, l'imposi­tion d'un espace naturel et social trans­formé, l'acculturation qui en découle, l'amour, les métissages, les quêtes d'une au­tonomie culturelle, l'émigration... Une entreprise littéraire bien sûr, mais aussi fondamentalement politique et humaine. Ce livre est conçu comme un dialogue entre Belges et Africains, des perceptions et des réflexions croisées sur un fait qui est notre héritage et notre actualité à tous. Échange par ailleurs concret et bien vivant qui se poursuit depuis plus de dix ans entre cher­cheurs et auteurs des deux continents, mais qui reste trop peu entendu du grand public. Il s'y trouve pourtant des clés essentielles pour questionner le regard réduit voire ré­ducteur que nous continuons de porter sur des régions présentées comme inévitable­ment vouées à la misère et la violence, aux massacres endémiques, à l'émigration qué­mandeuse et délinquante... à l'heure où, de commissions parlementaires en « procès his­torique » (étapes par ailleurs nécessaires), l'État belge s'autovirginise et élude la ques­tion de la colonisation mentale qui prévaut toujours de part et d'autre et empêche la construction de rapports justes, dans le res­pect de l'altérité reconnue. Ce livre égrène l'avancée de la conquête de l'espace africain, de sa transformation au gré des visées occidentales : la réappropria­tion coloniale des structures physiques, mentales, sociales, qu'exprime efficacement la nouvelle toponymie des lieux (« il y a (...) une politique coloniale du toponyme. Elle opère à l'instar d'autres modes de domestica­tion (...) et de manière générale, elle marquait l'invention de ce lieu et de son corps », écrit Valentin-Yves Mudimbe) ; le déplacement de l'espace social du village convivial à la sé­grégation codifiée des villes, l'invention d'un être intermédiaire, l'Evolué, statut oc­troyé « par décret des autorités coloniales, à ceux qui ont fait montre de leur capacité d'assimiler les principes et les valeurs de la Civilisation ». Puis, en conséquence, l'ac­culturation et le déracinement partagés par colonisés et colons. « Je ressens tout d'un coup ce que le discours d'un Noir peut avoir d'exaspérant pour un Blanc. (...) Je suis à moitié blanche, formée par des professeurs blancs. Suis-je trop occidentalisée pour pou­voir supporter encore le discours noir ? » : les mots de Yolande Mukagasana renvoient en écho à ceux du personnage occidental de Daniel Gilles qui affirme « Non, pour moi, l'Europe ce n'est pas la civilisation (...) c'est tout simplement l'ennui de vivre, un ennui mortel et sans remède. Aussi suis-je revenue ici, dès que je l'ai pu (...) ». On y suit l'analyse des facteurs d'aliénation et les prémisses, puis les propositions d'une autonomie culturelle, vécue sous le mode de l'inculturation, puis de l'émancipation nationaliste (parcours qui se lit de l'Abbé Kaoze à Patrice Lumumba), ou de l'Au­thenticité, formalisée par Mabika Kalanda (et dont se saisira le Maréchal Mobutu). Le pied et le regard enfin posés en Belgique (la Métropole fut longtemps interdite à ses « pupilles »), viennent les désillusions à la mesure des mythes entretenus, et le renver­sement de la perspective du regard occiden­tal sur l'Afrique qui seul avait prévalu jusque là. « Là on vit plus seul que nous, on meurt de même ; chacun s'occupe de ce qui le regarde et ne permet l'immixtion de l'autre dans ses affaires que s'il y a "nécessité et inté­rêt". (...) Ils travaillent pour être libres mais restent esclaves de leur travail (...) » (Ngombo Mbala)

Le corpus rwandais s'attache à déconstruire l'invention des origines ethniques et met en lumière le bouleversement des structures so­ciales qui menèrent aux massacres répétés jusqu'au génocide : « Les Blancs aiment la mythologie et ils s'en servent quand le besoin s'en fait sentir. Ils ont d'abord trouvé les Tutsi proches de leur image et ont consolidé le pou­voir en place... Pour quelles raisons sinon pour s'approprier ensuite plus facilement le pouvoir ? » (P.-O. Richard). Et jusqu'à maintenant, après l'horreur annoncée, l'im­position du mode de la douleur et de la vie « après » : la Réconciliation, ce « beau mot inventé par les Blancs (...) Mot de stupeur triste, mot de déni, mot sans âme, mot que l'on porte dans les charniers, que l'on enfouit sous un corps décomposé, qu'on enfonce dans les orbites vites et dévorées de vers. Réconcilia­tion est la moquerie du monde envers le Rwanda. » (H. de Broqueville) Cette anthologie, dont on nous promet qu'elle sera suivie d'un deuxième tome, consacré aux représentations des événements historiques, est belle et utile (ce n'est pas in­compatible...). C'est un travail de mémoire au sens vrai du terme : une mémoire intelli­gente et vivante, qui permet l'analyse et la compréhension et de là, le choix de l'échange vrai, de la solidarité et de la justice.

Laurence Vanpaeschen

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