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07/01/2009

Chazal: Autobiographie spirituelle

Ce texte bref, demeuré inédit, clôture une œuvre immense, protéiforme, éclatée. Ne serait-ce qu’à ce titre, il prend une résonance  des plus singulières. Rédigée cinq ans avant la disparition de Malcolm de Chazal, il a toutes les allures d’un testament spirituel, poétique et littéraire.

Jeanne Goval ARouff,  préfacier inspiré, y voit « un majestueux point d’orgue » à l’œuvre de Chazal dont elle souligne avec insistance « la permanence ».


 

Constitués de notes consignées dans un carnet, le matériau de l’Autobiographie spirituelle se livre en sept courts chapitres dont la succession indique un itinéraire qui mène de l’évocation du pré-natal au bilan d’une vie de création continue ; viennent ensuite : « les yeux ouverts à la vie », qui se penche sur la petite enfance ; « L’éclipse », méditation sur l’école ; « Départ », sur le voyage de Chazal aux Etats-Unis et sa formation d’ingénieur sucrier à l’Université de Bâton-Rouge en Louisiane ; « La vie en Amérique », sur son séjour et ses déambulations américaines ; « le retour et l’œuvre », sur son voyage de retour à Maurice et ses débuts professionnels, ainsi que sa naissance à la poésie, les prémices de sa quête spirituelle et concomitamment sa passion de la peinture.

Telle est l’ossature d’un discours en réalité inclassable. Ni récit en tant que tel, ni traité. Mais des phrases fulgurantes, ramassées, condensées, inspirées qui nous livrent par à-coups, par bribes hachées, par révélations subtilement orchestrées, un itinéraire atypique et des plus singuliers.

Celui d’un poète qui place volontiers son art sous l’égide de la spiritualité. Mais quel fut donc le sens de sa quête ?

Il en livre les tenants et les aboutissants en une formule doublement révélatrice qui jette le pont entre recherche d’absolu et connaissance de soi :

« Mais ayant une âme et le sachant, il est plus que normal que toute ma vie a été recherche d’absolu, qui se lie à la connaissance de soi. »

Le poète affirme n’avoir pas changé d’un iota depuis son enfance, car assène-t-il  « j’avais un monde à moi. »

Pas de solitude absolue cependant puisqu’il lui fut donné de rencontrer et de découvrir « des gens d’un monde apparenté. » Des gens sur lesquelles il garde toutefois un silence énigmatique.

Son propos autobiographique ne se dit pas spirituel à bon compte, il tient à distance tout ce qui relève de l’anecdote, de la confession ou même de la confidence. Gommée toute allusion aux petits côtés prosaïques de la vie.

Pour Malcolm de Chazal, les premières années de la vie constituent le Pré-né, un monde ineffable, le véritable « Paradis terrestre ».

Malheureusement, les années d’école vont incarner, aux yeux de Chazal, « une éclipse », par sa « manière de faire oublier qui on est. »

La charge contre l’école inspire au poète des formules fulgurantes, des fusées lumineuses, aussi mémorables les unes que les autres. « L’école, c’est le crime contre l’âme. L’école a été ma torture irrémissible, une monstruosité que je n’ai pas oubliée. »

Le gain fut singulièrement maigre : « Qu’est-ce que j’ai appris à l’école ? Uniquement le français et non pas le style. »

Le premier chapitre de l’autobiographie chazalienne s’achève sur ces mots :

« Pour tout dire j’ai vécu en étranger à ma famille, à mon pays. »

N’est-ce pas la clé sinon une des clés de la personnalité de Chazal ? Lequel se plaît par ailleurs, à tracer une infranchissable ligne de démarcation entre l’homme en société, d’une part, et le poète, d’autre part.

C’est sur une tonalité alliant mythe et poésie qu’il évoque tour à tour son lieu de naissance (Cockerney), et celui de sa petite enfance( Curepipe) :

« Il y avait cependant à la belle saison de très beaux jours. Car l’air cristallin faisait filtrer les fleurs. Et le corps subissait comme un envôlement. »

On l’aura compris, c’est là que le poète est né à la poésie, qu’un dialogue s’est enclenché

entre l’enfant et les fleurs qui joueront un rôle si important dans sa quête de la vérité, intrinsèquement liée à celle de la beauté.

C’est ce dialogue avec la nature davantage que son commerce avec les humains qui aura été sa nourriture spirituelle.

Ni la géométrie (« une insanité »), ni la musique, tout au moins celle apprise sur les bancs de l’école, ne l’ont marqué. Comment la musique eusse-t-elle pu le faire alors qu’il l’avait d’ores et déjà en lui-même ?

Au surplus, l’enchantement de fleurs et de couleurs l’habitait de tout temps.

« L’écrivain et l’homme de la tendre enfance n’ont constitué pour moi qu’un seul être. Je suis devenu ce que j’étais. »

 

Son départ pour l’Université de Bâton Rouge, en Louisiane, répondait au vœu de sa famille.

Il ne pouvait échapper à la contradiction qui marque sa destinée, d’amont en aval. Il dut faire un deuil de ses velléités de devenir avocat.

La vie en Amérique est rendue en des notations sensuelles et elliptiques : « Des jolies filles au relent du sud » etc.

Dix ans de vie en Louisiane sont condensés en quelques pages et pour cause.

Contrepoint à son ennui, le temps de déambulations et des escapades.

« Mon esprit se meublait. Mais ce n’était que décor. La vie intérieure attendait. Pour cela il faudra l’île Maurice, le lieu de ma naissance. »

Pour autant c’est la dysphorie qui domine ses premières impressions, à l’heure du retour au pays natal. Sa métamorphose intérieure ne s’en poursuit pas moins : « Quelque chose naissait en moi. »

Deux étapes vont marquer cette étape de sa vie : il se mit à écrire des traités d’économie pour se désennuyer. Et advint le temps de la révélation : « A la fin, la fleur que je regardais au jardin botanique de Curepipe se MIT À ME REGARDER. Désormais, alors que je n’étais rien pour les hommes, pour la fleur J’ÉTAIS QUELQU’UN, puisque la fleur prenait compte de moi. C’est alors que tout s’éclaira. Le paysage à Maurice n’était plus étriqué, seuls les hommes l’étaient. »

La merveilleuse métamorphose de Chazal ouvre la voie à Sens-Plastique qui lui valût une gloire parisienne éphémère. L’engouement dura quelques mois puis ce fut l’oubli.

Chazal parle d’un malentendu avec Jean Paulhan qui déboucha sur son exclusion du cénacle surréaliste avec pour méfait sa marginalisation à Maurice.
C'est au cours de ces années difficiles que Chazal découvrit la peinture et l’adopta comme mode d’expression, concomitamment à l’expression littéraire.

Le poète mauricien n’a de cesse de fustiger notre monde ainsi que ses maux symptomatiques que sont : l’argent, l’insécurité, l’esclavage de la machine, le conformisme.

Il entrevoit comme antidote à la dépersonnalisation et à la déshumanisation l’avènement d’un ordre nouveau : 

« J’ai compris enfin –[…]-, que l’ennemi de la LIBERTE n’est ni l’autre ni personne mais nous-mêmes. Et qu’il n’y a qu’un secret pour l’ordre nouveau : le délivrer de soi. »

 

L’œuvre gigantesque de Malcolm de Chazal constitue un casse-tête bibliographique, une sorte de continent dont les pans engloutis, au gré d’éditions à tirage confidentiel, et à diffusion limitée sur l’île Maurice. Ses volumes d’aphorismes édités à Paris l’ont fait connaître dans le monde entier tout en faisant de l’ombre à d’autres pôles de sa créativité desservis par des éditions à compte d’auteur et au tirage confidentiel.

L’édition de ses œuvres complètes butte sur la difficulté à collationner ces textes épars : « …plusieurs dizaines d’ouvrages au moins, un millier d’articles de presse et des centaines de tableaux » (cf. Note bibliographique de Cassiau-Haurie).

Mais le chantier en route, et le pari vaut son pesant d’or.

 

 

« Autobiographie spirituelle », Editions L’Harmattan, 2008, 104 p. Précédé de « Lettre à Malcolm » par Jeanne Arouff. Coordination et notice biographique par Robert Fulong. Notice bibliographique par Christophe Cassiau-Haurie. Coll. « L’Afrique au cœur des Lettres » dirigée par Jean-Pierre Orban

 

 

 

Antoine Tshitungu Kongolo

 

 

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