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30/07/2007

Tintin sous les manguiers

 

 

Là-bas, sous les tropiques congolais, à l’ombre vénérable de manguiers, Tintin fut le roi incontesté des bulles, la coqueluche des jeunes et des moins jeunes.

Aussi loin que je m’en souvienne, nous nous réunissions à plusieurs , autour d’un « grand » qui avait charge de tourner délicatement les pages de l’album et de nous contait l’histoire, en pimentant de temps en temps sa prestation de mimiques suggestives.

 

 

Mon frère aîné collectionnait les albums de Hergé.Pendant les vacances, les gosses de mon quartier accouraient sous le manguier imposant qui trônait dans la cour familial.

Mon aîné prenait le relais de conteurs d’antan.Il mimait les répliques et tournait les pages , dans le brouhaha de rires, d’interjections, de commentaires, et de disputes qui ne manquaient pas de surgir.

Ces lectures collectives avaient le mérite de permettre à ceux qui ne savaient pas encore lire

de comprendre le sel de l’histoire.

Il arrivait que l’officiant du jour tournât trop vite les pages ou qu’il voulut donner le change au gré des appréciations ou des inventions de son cru.Nos protestations indignées et véhémentes formaient un effroyable tintamarre.

Ces grands peu scrupuleux ont plus que probablement inciter les plus jeunes, dont j’étais, à maîtriser la magie des signes écrits.

Certes les dessins étaient explicites mais chacun souhaitait saisir par lui-même le sens des mots mystérieux enfermés dans des petits rectangles (les phylactères).

 

La plupart d’entre nous n’avaient pas encore commencé à user leurs culottes sur les bancs de l’école primaire. « Le grand » prenait avantage de cette situation et profitait pour distribuer des taloches aux plus rémuants.Et même, il s’autorisait d’exclure certains du cercle.Ces exclus s’en allaient en pleurs, frustrés et fous de rage.

 

Je dois cependant avouer que « Tintin au Congo »n’était pas de notre goût.

Les lippes rouges et trop épaisses des Noirs  nous rébutaient instinctivement.

Et que dire de leur teint cirage, de leurs dents de cannibales (impénitents), de leurs pieds nus.

Ils parlaient tous petit nègre : «  moi avoir, moi être content, moi… ».Rien à voir avec le français châtié de nos manuels de lecture.

La plupart étaient bêtes et méchants, superstitieux, dénués de toute sagesse, agissant exclusivement pour nuire.

Et tous ces Noirs s’aplatissaient devant Tintin, léchaient ses pieds.Ils lui rendaient le tribut de l’hommage dû à une déité pour ne pas dire un fétiche aux pouvoirs imparables. Et comme pour faire bonne mesure lui troussaient en petit nègre parfait des compliments ahurrisants d’inéptie.

Et ces féticheurs, ces chefs de village au ventre proéminent, Pouah ! Fissa, Boule de neige, petit boy et admirateur indécrottable de Tintin qui nous hérissait le poil par son petit nègre quasi parfait ! Et nom de Dieu,la laine crépue de ses cheveux , ses yeux fendus d’étonnement

(deux fentes grotesques) sur sa face de suie !

La vérité sort de la bouche des enfants.Nous exécrions « Tintin au Congo », alors même que le mot racisme ne faisait pas encore parti intégrante de notre vocabulaire.

Notre aversion pour « Tintin au Congo » vient de trouver quelques échos ces jours-ci du côté de l’Angleterre (ô perfide Albion !).Près de quatre-vingts ans après sa parution, les pontifes britanniques de l’antiracisme viennent de cautionner ce qui était une évidence pour les petits congolais.

Honnit soit qui mal y pense !

 

Post-scriptum : A part « Tintin au Congo », tous les autres albums –est-ce la peine de les citer ? - faisaient notre délice.

 

09/07/2007

Foin les stéréotypes!

«  Qu’ils émanent du Nord ou du Sud, les stéréotypes ne servent qu’à ériger, sinon à consolider des murs d’incompréhension entre les hommes. Sous leur apparence parfois faussement anodine, leur pouvoir est en réalité des plus agissants et même des plus redoutables. En restreignant notre regard, en conditionnant notre perception de l’autre, ils jouent certainement sur notre liberté.Dès lors, parier sur leur éradication relève de l’indispensable prophylaxie intellectuelle. Nous en débarasser est une urgence.»

(Antoine Tshitungu Kongolo, Extrait de Safari en wallonie, nouvelle, in « Impressions d’Afrique », Marginales n° 238 , été 2000)

08/07/2007

Un bus nommé Kinshasa

Vincent Lombume Kalimasi, « Un bus nommé « Kin-la-belle », nouvelle, Editions Mabiki, Bruxelles-Wavre-Kinshasa, 2006, 66p, 7 euros

Fils de ce Congo qu’on a trop souvent comparé à un bateau ivre, Vincent Lombume Kalimasi est né et vit dans la capitale de toutes les douleurs et de tous les délires : Kinshasa. S’il écrit depuis des lustres, ses textes, connus de quelques initiés n’ont pas pu connaître les honneurs de l’édition, sauf quelques rares fragments distillés,  ça et là, dans des revues.

La publication quasi concomitante de deux de ses nouvelles[1] permettra d’une part, de briser la chape de l’anonymat, et d’autre part, de découvrir une voix surgie des entrailles, nommant sans tabou des tranches de cauchemars. « Un bus nommé « Kin-la-belle », libère une voix incantatoire, lyrique, lumineuse, pour dire la densité du malheur.Une écriture secouée de rire et généreuse de sarcasmes, scatologique par moments, eschatologique à d’autres. Du rire aux larmes et des larmes au rire, c’est un incessant va et vient qui traduit l’ambiguïté même de la destinée humaine.C’est cela même qui fait l’universalité de son écriture qui emprunte volontiers des accents carnavalesques.

Vincent Lombume Kalimasi s’exprime à partir d’un lieu, Kinshasa, donne la voix aux marginalisés, à des êtres brimés, violentés, niés dans leur dignité. Ceux que la misère, la pauvreté et la violence aura dépouillée, mais son message n’en est pas moins universel de part son humanité.

Malgré l’ancrage de son récit dans le terreau urbain de Kin-la-belle  ne cède que modérément  aux sirènes du français de Kinshasa, même s’il pimente de quelques vocales son morceau de bravoure. Il se pourvoit ses grandes orgues que sont les images d’une charge poétique impressionnante, d’un vocabulaire quasi inépuisable dont il use et abuse dans un feu d’artifice verbal qui donne la mesure de son inventivité.

Sa maîtrise époustouflante des mots lui permet de créer une langue à lui, désormais reconnaissable pour ses audaces, son goût  du mot tarabiscoté, ses images osées.

L’ouverture de la nouvelle « Un bus à Kin-la-belle »vaut un arrêt :

« Soleil obèse, astre de feu crucifié comme une ordalie maléfique sur le ciel de cette putain de ville, en ce matin de février de l’An X… 

Soleil immobile d’éclats métalliques, pareil à des myriades de fourmis légionnaires vêtues de feu et masquées de clameurs muettes, en guerre torride contre tout ce qui respire, marche, se dresse, se couche, agonise, remue, faisande ou macère. » (p5)

Embarqué dans une guimbarde épique, bourrée de passagers qui constituent un véritable échantillonnage de la population kinoise, lui-même incarnant le fonctionnaire mal payé, 

à qui des ministres, passés maîtres dans la démagogie et les promesses non tenues dorent la pilule, Gaou soliloque et dresse son autoportrait :

« Une de ces ombres, c’est moi : le Gaou. En plein sur la face, ma part de soleil. Salut, grand incendiaire ! Et ne me bouffe pas trop ! La famine avec ses dents de silex, s’y emploie déjà ! Et regarde ce qu’elle me laisse sur les os : une vieille peau fatiguée, toute grisâtre, sous celle, élimée de même couleur, de mon vieux costume exsangue. « (pp8-9)

Le voilà pris à partie par un prédicateur irascible. A la bordée de malédictions qu’on lui lance, il répond par le rire.

Tandis que le bus –métaphore de la capitale congolaise- poursuit sa course chaotique vers le centre ville, lieu focal de tous les pouvoirs, et de ce fait  espace, mythique où quotidiennement les foules de déshérités vont chercher un salut incertain, Gaou succombe aux charmes de Fatu, « la tueuse ».

C’est le monologue de cette gamine autrefois violée, qui constitue le second maillon narratif de la nouvelle de Vincent Lombume Kalimasi. Rejeton de  bidonville, elle n’a cessé de subir les assauts de pédophiles et autres phallocrates. Elle qui a grandi dans la misère la plus noire narre sa chienne de vie dans un flux de mots rageurs.

Fatu  et Gaou sont en réalité des vieilles connaissances. Gaou, amateur de chair fraîche,  a échappé, par bonheur, au sort fatal que lui réservait Fatu, laquelle  a coutume de tuer froidement ses amants d’une nuit,  emportée qu’elle est dans une démence vengeresse.Ils sont par ailleurs liés par le souvenir de Choco, l’amie d’enfance de Fatu, morte du sida.

Face aux apostrophes rageuses du  prédicateur débile qui prêche à même la guimbarde maudite, et qui les apostrophe pour avoir osé rire de lui, Fatu et Gaou rient de plus belle attisant sa colère. Leurs rires croisés, ravageurs, torrentiels pour ne pas dire démentiels deviennent ainsi le signe et l’instrument d’un discours libérateur qui torpille le pouvoir que des prétendus hommes de Dieu exercent sur la foule lobotomisée et impuissante, à force d’infantilisme.

Des monologues en chiasme, tous deux tissées de cauchemars, tramées de rêves obsessionnels rapprochent Gaou et Fatu avant qu’une mort violente ne les emporte de concert, à la suite d’une collision tragique comme pour souligner leur gémellité,  à l’aura fatale. Le conducteur de la guimbarde « Kin-la-belle », chatouillé par le rire a  perdu en effet le contrôle du volant. Avec habileté, l’écrivain congolais ménage une chute, sous la forme d’un articulet, dans la rubrique de faits divers d’un de nombreux quotidiens de la capitale.

 

« Kin-la-belle », chacun est censé le savoir, est le sobriquet affectueux de la ville de Kinshasa,

pour ses habitants, les Kinois, dont l’humour retors est toujours à l’affût . Ce n’est donc pas en toute innocence que Vincent Lombume Kalimasi, observateur sagace , coiffe d’une telle appellation un bus qui tisse sa navette entre le fameux centre ville et les quartiers périphériques et excentrés où vivent les déshérités.

Il suggère en même temps que ce tacot poussif a statut de métaphore .Cet  univers clos sur quatre roues constitue un condensé de la société congolaise, générale,  et kinoise en particulier. La peinture des personnages est décapante à souhait, l’évocation des odeurs, mémorable à plus d’un titre. Ce monde faisandé a besoin d’une bonne dose de rire pour sortir de sa torpeur et se libérer de ceux qui oppriment les faibles en leur vendant des bondieuseries. Le rire va servir de purgation et de catharsis, mais les rieurs paieront de leur vie et le bus n’arrivera pas à destination. Du bidonville au centre ville, de l’enfer au paradis, ce parcours a valeur de symbole. C’est la destinée même du peuple Congolais, dans son ensemble, qui est retracée par un poète qui a le sens des mots et l’imagination féconde et dont les pépites de rire donnent la mesure de ressources d’un peuple opprimé mais nullement asservi à ses bourreaux.

Au total, « Un bus nommé  Kin-la-belle » est le symbole de nos chiennes de vie prise entre délire et démence, oscillant entre rire et pleurs. C’est par là que ce récit se hisse à l’universel.



[1]  Dans le cadre du concours de nouvelles institué par l’ONG Coopération par l’Education et la Culture, en hommage à l’écrivain guinéen William Sassine, Vincent Lombume Kalimasi a été récompensé par le deuxième Prix William Sassine  pour sa nouvelle « Une voix dans mes entrailles ».Elle a été publiée avec quatorze autres nouvelles dans un recueil intitulé « Le camp des innocents », aux éditions Lansman.  Nous ne traitons pas ici de cette nouvelle. Lire par ailleurs, l’entretien que l’auteur congolais a accordé au magazine « Agenda interculturel »no 239-240-Juin 2006, « Le beau, le bon, le vrai », pp22-23.

 

[3]