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19/06/2007

Sembene Ousmane: en guise d' hommage

                                                

Comme beaucoup d’autres de ma génération, j’ai grandi dans l’admiration quasi béate des écrivains sénégalais qui nous fascinaient d’autant plus, qu’à l’époque, le Congo nous apparaissait comme une sorte de désert au point de vue littéraire.

Aucune figure comparable à celle d’un L.-S Senghor !

Le voyage du poète-président  en 1969 à Kinshasa Congo, fut un évènement  qui , au niveau national, ne put soutenir la comparaison qu’avec le lancement d’Apollo 11.

C’est peu dire que nous étions subjugués par L-S Senghor, Cheik Hamidou Kane, Sembene Ousmane et quelques autres.

Et pourquoi , diantre, n’avions - nous pas un Senghor congolais, un Sembene Ousmane, un Cheik Amidou Kane ? La malheureuse responsabilité en incombait bien entendu aux Belges.On en disait tellement du mal à l’époque. La mort de Patrice Eméry Lumumba y était pour quelque chose. Et ces secessions inachevées et  inachevables qui avaient fait tant de morts inutiles. Les cendres de ces conflits là étaient encore toutes chaudes…

A travers nos lectures, nous avions pu goûter aux poètes  de la Négritude et fait notre provision de pages lumineuses de romanciers du monde noir. Détail qui a son prix, certains romans de Ousmane Sembene étaient imprimés à Kinshasa.

Plus que tout autre Sembene Ousmane touchait notre fibre intime tant par les thèmes qu’il abordait que par les personnages inoubliables qu’il campait.Il contribuait à aiguiser notre regard d’adolescent sur les iniquités et les injustices tant du passé que du présent.

Nous découvrions, émerveillés,  l’Afrique et ses peuples , dépeints avec gravité, sans misérabilisme ;  et nous partagions les rêves de ses personnages qui s’incarnaient avec tant de relief dans notre imaginaire.

 La mystérieuse attraction  de la littérature agissait sur nous avec une force , une intensité qui laissera tant de traces dans nos vies et pas seulement dans nos mémoires.

Les rêves, si bien évoqués par Ousmane Sembene ,  c’étaient ceux de nos pères, c’étaient ceux de nos aïeux,  c’étaient les nôtres, ceux d’une liberté toujours à venir.

Ces textes nous inspiraient un amour de l’Afrique qui ne m’a jamais déserté , et un désir irrépressible de témoigner de la dignité de ses femmes, de ses hommes et de ses enfants.

Un souffle épique nous emportait dans un univers héroïque et nous mettait à la bouche des mots qui inspiraient l’inquiétude à nos parents.Nous scrutions la souffrance des peuples en lutte, nous partagions leurs angoisses , leurs bonheurs ainsi que  leurs malheurs comme s’ils eussent été nos voisins.Comme nous étions enchantés de tours pendables commis par des Gavroche d’ébène dans « Les bois-de-bois-de-Dieu »[1].

Nous découvrions que l’Afrique n’avait pas été colonisée parce qu’elle l’aurait  mérité à quelque titre que ce soit.Cheik Amidou Kane nous en dissuadait par sa condamnation nette de l’art « de vaincre sans avoir raison »[2].« La Grande Royale » a imprimé son profil dans nos lobes cervicaux. Elle hantait nos pensées. Et nous cherchions vainement autour de nous des femmes qui lui ressemblassent. Des femmes d’airain dont les gestes et  les paroles eussent pu incliner la gent masculine à plus de modestie.

 

Ce monde imaginaire était plus vrai que celui de tous les jours. Peut-être parce qu’il était plus beau, plus équilibré , hanté des êtres idéalistes.

Sembene Ousmane nous a ouvert cette lucarne qui permet de découvrir la scène du vaste monde. Grâces lui soient rendus, nous découvrions avec ravissement que l’Afrique était aussi, terre d’héroïsme et de tragédie.

Nos aînés connaissaient peu la littérature du monde noir,  formés qu’ils avaient été dans les moules de programmes dits métropolitains,  où les auteurs africains étaient absents.

Une chape de silence pesait sur leurs noms. Silence redoutable faut-il le dire.

 

 

Par ailleurs, nos parents, dans ce Katanga des mines et des hauts –fourneaux,  rêvaient de faire de nous des ingénieurs, des techniciens , bref ceux qui prendraient la place de ces  Blancs qui leur avaient tenu la dragée haute, exhibant leur savoir infaillible, lequel  les autorisait à commander des nègres , et même de temps en temps à leur botter le derrière.

Nous n’étions pas totalement dépourvus de repères historiques, mais nos références avaient quelque chose de terriblement décharné.

Mon père par exemple, comme beaucoup d’autres, était peu bavard sur les véxations du temps de la colonie. La pudeur plus que tout expliquait ce demi silence.

Il avait applaudi bruyamment à l’accès du Congo à son indépendance.

Mais il y avait des soirs où sous l’aiguillon de nos questions, il narrait des épisodes du temps de la colonie.

Nous découvrions quelques maillons épiques de notre passé.

Les Sénégalais , eux , avaient franchi le Rubicon.D’un côté , l’écriture ;   de l’autre , le silence.

Cela nous portait forcément à nourrir des rêves d’écriture.Une parole qui fût la nôtre.

Sembene aura été  cet aiguillon.Nous découvrions à la même époque ses films : « La Noire de »(1966), « Le Mandat »(1968),etc.

On dissertait sur ses livres , on en débattait les thèmes et notamment de l’émancipation de la femme africaine.

La ravissante métamorphose de Penda, la prostituée,  dans « Les Bouts de bois de Dieu »

nous inspiraient de graves pensées. Nous moquions la candeur de la jeune N’Deye Touti qui désirait tant ressembler aux blanches sous couleur d’une émancipation fallacieuse.

La littérature africaine a été le piment qui a donné son goût  brûlant à notre adolescence.Elle nous a imprimé  sa marque qui se traduit, quelques décennies plus tard,  par ce goût irréductible pour la justice et pour la cause des plus faibles. Cette sensibilité d’écorché vif qui porte aux chimères.

L’époque fut fiévreuse, dans ce ghetto qu’avait été le Congo. Y  débarquaient des enseignants de toutes les nationalités,  venus à la rescousse d’un pays immense et richement doté , mais pauvres en compétences humaines. Le nombre d’ universitaires et de diplômés de l’enseignement supérieur y était le plus faible de toute l’Afrique Noire.

Cela nous permit de côtoyer tant de cultures.Les Haïtiens , dont les Belges disaient tant de mal , et ces derniers le leur rendaient bien. Ils étaient en grand nombre parmi les cargonautes

venus de quatre coins cardinaux pour empêcher le naufrage du navire Congo.

Ils nous ont permis de connaître l’histoire des peuples noirs , n’étaient-ils pas des descendants d’esclaves ?

Certains enseignaient le français avec une compétence qui m’éblouit encore, à des années de distance.Les Belges chuchotaient qu’ils détenaient de faux diplômes.

Ils nous parlaient de Jacques Roumain, de Jacques Stephen Alexis…..ils nous donnaient les clés d’un paradis dont nous n’eussions jamais franchi le Rubicon sans eux !

Les livres circulaient et les rhétoriciens que nous étions devenus débattions de « Gouverneurs de la rosée [3]», « O pays mon beau peuple »(1957), « L’Harmattan»(1964), « Compère Général Soleil [4]»(1965) .... Notre langue s’enrichissait de tout un vocabulaire chantant et parfumé de cannelle.

Les poèmes de Senghor déployés avec majesté nous parlait avec tant de gravité. « Femme nue, femme noire » distillait  dans nos bouche le vin capiteux de mots charnus. « Négresse » : ce mot , sous sa plume magicienne, se dépouillait  du mépris dont l’enrobaient ordinairement nos professeurs belges. « Il s’est entiché d’une négresse, pauvre con ! »,  disaient-ils,  sentencieusement,  d’un ami qui « avait mal tourné », autrement dit , avait  choisi de vivre avec une congolaise.

« Négresse » , avec Senghor,  ce mot séyait à nos sœurs et à nos mères !

La guerre de mots se soldait à notre avantage.C’était le sentiment que nous éprouvions à la lecture de tous ces chefs-d’œuvre.

Et en silence, je me disais , comme beaucoup d’autres, que j’écrirai des romans et même des nouvelles.  Des nouvelles qui raconteraient la misère du peuple grugé par des fonctionnaires corrompus comme dans « Le Mandat » de Sembene Ousmane. Des récits qui dénonceraient la bureaucratie qui cadenassait l’avenir et nous menaçait de sclérose.Combien ma résolution comportait d’outrecuidance, je le mesure aujourd’hui !

Mais cette envie d’aligner les mots, de leur donner sans doute une importance démesurée ne m’a jamais quittée.On dirait une herbe têtue qui plie sous le vent mais relève la tête aussitôt évanouie le souffle de l’harmattan.Une lampe dans la nuit.Une loupiote au bord du chemin.

Mais sans qui l’espoir serait un vain mot.

Nombreux furent les écrivains qui apportèrent des réponses à nos interrogations d’adolescents. Ils furent tout aussi nombreux à nous fasciner . C’est à cette époque( entre 1969 et 1976) que j’ai eu à découvrir les plus grands : Camus , Zola , Hugo , Sartre…Je refusais pour ma part de lire ces enchanteurs dans les éditions édulcorées ( «  en français facile »)qui circulaient , à l’époque, en Afrique, grâce aux officines de la coopération.

Je dévorais les volumes estamplillés « texte intégral » dont la bibliothèque familiale était richement pourvu.

Je fréquentais assidûment de bonnes bibliothèques. Et je dilapidais mon maigre argent de poche en achat de livres dans les librairies de la ville (essentiellement des livres de poche).  

Le Sénégal , terre d’écrivains magnifiques : cette image là aussi date de cette époque.  Celle de mon adolescence en prise avec un monde à déchiffrer.Sembene , dans cette galerie, a quelque chose de mythique et d’inaltérable.

Et j’ai retrouvé un je ne sais quoi d’ineffable en relisant « Les bouts de bois de Dieu », en janvier 2007. Ces pages vibrantes n’ont rien perdu de leur magie.Elles n’ont rien perdu de leur substance.

Leur  message est toujours d’actualité comme on dit dit de nos jours. On nous avait promis la mondialisation et le village planétaire.Les ouvriers doivent toujours se battre contre des patrons oppressifs et sourds à leurs révendications.L’actualité justement est richement pourvu en épisodes de la lutte ouvrière.Hier, l’oppresseur  était peut-être plus facile à  identifier( le colon , le patron d’usine) ; aujourd’hui, en revanche, c’est un sorte de monstre sans visage,une hydre aux bras tentaculaires. Dans les transes du village planétaire , de la planète mondialisée et globalisée ,des noms résonnent comme autant de nouvelles étapes dans une longue lutte : les Forges de Clabecq, Vilvorde, Usine VW d’Anderlecht…et bien d’autres à venir.

 

Antoine Tshitungu Kongolo

 



[1] Paris, Editions Le Livre Contemporain, 1960

[2] « L’Aventure ambiguë », Julliard, 1960

[3] Paris, Les Editeurs Français Réunis, 1961, 1ère édition 1944

[4] Paris, Gallimard, 1955

04/06/2007

Pharaons noirs:Une exposition inédite au Musée de Mariemont

 

Cette exposition (visible au Musée royal de Mariemont jusqu’au 2 septembre 2007) s’emploie à éclairer et à illustrer les liens multiples et ambivalents entre l’Egypte ancienne et la Nubie à la lumière des découvertes archéologiques dont le champ embrasse cinq millénaires

 d’histoire, depuis l’âge de la pierre jusqu’à nos jours.

La provenance des pièces archéologiques rassemblées est diverse et témoigne tant de la richesse des collections publiques et privées que de l’intensité et de la fécondité de la coopération internationale en la matière.

Que furent les relations entre le Pays de Koush et l’Egypte pharaonique ?

Au point de vue géographique, le trait d’union n’est autre que la vallée du Nil sillonnée par des multiples tracés dont la mythique piste de Quarante jours. A la fois voie commerciale et instrument de conquête militaire, elle facilite et conditionne les échanges tous azimuts ainsi que la compénétration entre les Egypte et Nubie. Les rapports entre ces deux pays se conjuguent volontiers sur le mode de la rivalité et de la connivence.

Les objets réunis pour cette exposition dialoguent au gré de la trame chronologique et constituent, en même temps, des jalons précieux le long de la route de quarante jours. La vallée du Nil se revèle être un foyer des civilisations depuis la plus haute antiquité. Par rapport au thème annoncé dans l’intitulé, l’exposition apporte des réponses crédibles, étayées par des matériaux archéologiques, des sources historiques et des références chronologiques cohérentes.Toutefois, il semble que les relations entre Egypte et Nubie, à la lumière des recherches récentes, soient plus complexes que ce que l’exposition donne à lire et à comprendre, en dépit de sa richesse et de sa cohérence.

S’agit-il de deux entités totalement distinctes qui s’influencent mutuellement ou d’une civilisation commune ? Il y a t-il continuité ou rupture entre l’Egypte et la Nubie ?

Au détour de certaines phrases, cette coupure est présentée comme une évidence : « Dès cette époque, les Nubiens développent une civilisation originale dont la culture africaine se teinte de l’influence de son puissant voisin égyptien. »

N’est-ce pas une façon d’affirmer que la Nubie est africaine et pas l’Egypte ?

De surcroît, l’on peut déplorer que l’influence de la Nubie sur l’Egypte soit insuffisamment prise en compte.

La question des liens entre Egypte et Nubie travaille est le moteur des recherches imposantes qui ont considérablement enrichie la connaissance de civilisations antiques. Des historiens africains ont été les chevilles manœuvrières des hypothèses audacieuses et des apports historiographiques qui ont suscité des débats.Cheik Anta Diop s’est attelé à démontrer la parenté de la langue des Egyptiens anciens et celles parlées aujourd’hui en Afrique Noire.La civilisation égyptienne est pour lui la mère, le foyer historique et culturel de l’Afrique.Il remet en question la coupure entre l’Egypte pharaonique et le reste de l’Afrique Noire.Il affirme la continuité historique et culturel entre les Anciens égyptiens et les noirs de l’Afrique.Son approche suscite débats et réticences dans certains milieux ; par contre l’intelligentsia africaine y est acquise et en fait le fer de lance d’une véritable réfondation identitaire. Des jeunes issus de l’immigration, échaudés par les discriminations à caractère racial, se montrent de plus en plus sensibles à ce discours. En témoigne l’impact de nombreuses associations oeuvrant à la diffusion de la pensée du Sénégalais Cheik Anta Diop.

Il est dommage que le discours d’escorte de cette exposition ( le livret de présentation) comme son contenu ( les commentaires affichés sur les panneaux) soit resté muet, à force de circonspection, tant sur l’approche défendue par Cheik Anta Diop que sur le débat qu’elle a sucité. La thèse du professeur sénégalais a le mérite de faire bouger les frontières, et de bousculer tant d’idées imprégnées de préjugés.Au nom du pluralisme du discours sur l’Egypte et des tentatives africaines pour établir une continuité entre l’Egypte pharaonique et l’Afrique Noire, il eût été utile de faire écho à l’œuvre de Cheik Anta Diop.

L’Europe et l’Afrique peuvent-elles avoir la même vision de l’Egypte et de la Nubie ?Les enjeux d’un tel débat dépassent le cas de ces pharaons noirs de la vingt cinquième dynastie dont l’exposition rend compte avec rigueur.Mais sont-ils les seuls ?Un étudiant de l’ULB m’a interpellé avec un zeste d’humour : « Si ces paraons là ont été des noirs et tous les autres alors ? Des Martiens peut-être ? »

La notice portant sur l’écriture méroïtique n’est pas assez explicite quant aux enjeux du déchiffrement de celle-ci.L’écriture méroïtique reste un mystère faute de connaissance de la langue. Le décodage permettrait de connaître la version nubienne des évènements qui ont jalonné ses relations entre Nubie et Egypte au cours du temps.Elle devrait enrichir considérablement l’histoire très riche de la vallée du Nil. De cerner l’histoire des populations vivant plus au sud de la Nubie notamment sur les pourtours de la forêt équatoriale.D’entreprendre une comparaison linguistique rigoureuse des langues nubienne et égyptienne afin de jauger  les influences réciproques entre Nubie et Egypte dans leurs multiples dimensions.Au surplus, l’étude des langues actuellement parlées dans ce qui fut le Pays de Koush bénéficierait d’éclairages précieux quant à leur origine et à leur évolution.Pour ainsi dire, le déchiffrement de l’écriture méroïtique attend sa pierre de rosette.

Du pôle égyptien au pôle nubien,les relations se sont conjuguées sur le mode de la rivalité , l'échange, la domination, lacrainte ou la fascination comme le suggère à juste titre l’exposition.Le déchiffrement de l’écriture méroïtique constitue dès lors un enjeu majeur qui devrait permettre de mieux appréhender les liens entre l’Egypte et la Nubie dans leur complexité.En effet, les pharaons de la XXV° dynastie ne sont qu’une illustration de ce qui apparaît dans certains ouvrages récents comme une véritable compénétration.

L’important travail du chercheur sénégalais  Babacar SALL, « Racines éthiopiennes de l’Egypte ancienne » ouvre de perspectives passionnantes sur les relations entre l’Egypte et la Nubie (l’Ethiopie des Anciens) :« Il y a aussi loin que l’on remonte le temps , l’Afrique apparaît comme une terre de migrations et l’Egypte comme un finistère à l’angle Nord-est du continent.pour HERODOTE, l’Egypte est aux confins de la Lybie (Afrique) et de l’Asie(II,17).Cette position faisant de l’Egypte un creuset .Aussi Memphis ne pouvait pas ne pas devenir au cours du temps , une ville grande et populeuse, avec plusieurs races d’hommes (STRABON, XVII,1,24).C’est par ce fil que nous cherchons à cerner les apports extérieurs même si pour l’essentiel , la civilisation ne se comprend qu’en relation avec l’ambiance de la basse vallée du Nil et du fleuve lui-même. »(L’Harmattan/Khepesa, p19)

Babacar Sall signale,  entre autres faits, que pour les Egyptiens le plus important des points cardinaux était le Sud comme pour marquer l’importance symbolique de la Nubie.Celle-ci fut-elle le creuset originel de la civilisation égyptienne ? La Nubie tant au point de vue archéologique et historique est un pays clé pour comprendre l’histoire de l’Afrique depuis la plus haute antiquité. Les noms dont on s’est servi pour désigner cette terre (Nubie a pour racine racine « noub » qui signifie or) à différentes époques sont en eux-mêmes pleins d’enseignements : le Pays de Koush des Egyptiens verra sa capitale transférée à Napata puis à Meroë. C’est le pays des fameuses Cadences qui donneront du fil à retordre aux Romains notamment.L’histoire de la Nubie est à lire aussi dans sa continuité, le royaume d’Axoum, préfiguration de l’Ethiopie moderne en est une émanation.

Rappelons au passage ( nous ne pouvons aborder cette question complexe dans ce compte- rendu)  que la thèse de la parenté entre l’Egypte antique est l’Afrique Noire avait commencé à séduire un certain nombre d’ intellectuels noirs qui, dans la période de l’entre-deux-guerres,  militaient en faveur de l’autonomie politique de l’Afrique et contre le racisme colonial ainsi que ses avatars.L’on en retrouve des traces dans leurs écrits ainsi que leurs prises positions.Le Congolais Paul Panda Farnana en est un exemple.Ses propos au sujet de l’Egypte méritent mention :"L’art nègre a toujours exercé et exerce une influence sur l’esthétique moderne,  notamment dans la littérature (Dumas,  Maran,  etc.) dans la peinture et la sculpture. Je dis: toujours exercé,  parce que les études d’Elisée Reclus le prouvent ; il suffit de consulter"La géographie universelle",  où il affirme ceci:"Il est certain que la civilisation est bien d’origine africaine. Des maquettes et des peintures que M. le professeur Capart commente et explique si clairement montrent des vassaux sous des pharaons ayant des traits soudanais et congolais".(Extrait de la réponse de Paul Panda à une enquête de La Renaissance d’Occident, no1 janvier 1930,  numéro spécial sur le Congo ).

C’est le professeur Cheik Anta Diop qui va donner des nouvelles impulsions à ce mouvement de la renaissance nègre en posant l’hypothèse de la parenté entre l’Egypte ancienne et l’Afrique noire.

Parmi les joyaux à découvrir dans les vitrines,  l’oushebti du roi Taharqa ( 690-664 av. J.-C.), porteur des insignes royaux à savoir la barbe, un cobra femelle et le khât, une coiffe enveloppante. A savoir que l’oushebeti est un objet qui accompagne le défunt dans sa sépulture.Il représente un personnage momiforme qui porte des outils aratoires, deux houes et deux sacs de semences sur les épaules.

Antoine Tshitungu Kongolo

13:17 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (5)

Juju Factory : le dernier film de Balufu Bakupa Kanyinda

Penchés sur les tombes de sept  Congolais morts à Tervuren en 1897, l’écrivain Kongo Congo déclare : « C’est ici que Matonge est né .» Pour autant, le film de Balufu Bakufa Kanyinda doit-il être interprété comme une œuvre de témoignage et de combat ?

Certes le dernier film du réalisateur Congolais est axé sur l’évocation du quartier désormais célèbre de Matonge à Bruxelles. Cependant,ce serait faire bon marché de la richesse de tons et de la diversité de thèmes qui imprègnent la trame de Juju Factory que de l’assimiler ni plus ni moins à une démarche militante.

Quoi de plus universel en effet que de se pencher avec humour et alacrité sur les affres de la création littéraire , incarnée par l’écrivain Kongo Congo attelé à la rédaction de son roman Matonge Village ?

Il est lié par un contrat d’édition à Joseph Désiré, personnage inénarrable,qui se transforme en censeur insupportable dont les exigences tendent à imposer à notre écrivain une écriture « pittoresque ».

Des intrigues secondaires s’entrecroisent , on y découvre la vie de couples au bord de l’explosion.Le frère de Kongo Congo   et son épouse( Muadi), rôle assumée avec beaucoup de conviction et d’humour par Aline Bosomba, finiront par avoir raison de leurs divergences.

Joseph Désiré et sa femme multiplient les malentendus jusqu’à la rupture.Quant à Kongo Congo et à son épouse, Carole Karemera au civil, ils offrent malgré leurs déboires des repères plus stables. Les personnages féminins se téléscopent et forment une galerie non moins contrastée avec ses figures manichéennes ou tout en connivences subtils.

L’épouse de Kongo Congo constitue pour son mari et  pour son frère Kinshasa(Tshilombo Imhotep), frimeur qui se ruine pour des godasses, un port d’attache sinon un  havre de paix.Carole Karemera, comédienne  d’origine rwandaise connue pour sa  participation à de nombreuses créations théâtrales, cinématographiques et chorégraphiques qui ont récolté un succès international, rayonne par son jeu tout en sobriété. Entre elle et la pétulente Alice Bosomba, le contraste est réjouissant.

L’affrontement entre la liberté et le pouvoir est sensible dans Juju Factory.D’un côté Kongo Congo, créateur audacieux, pour qui l’art passe avant la réussite sociale. De l’autre,Joseph Désiré , avatar de l’oppresseur patenté, roublard et retors, en plus d’être un censeur dont les rodomontades tournent au canular.Sa conception de la littérature et celle de Kongo Congo sont antagoniques et pour cause.Les visées commerciales à peine déguisées de Monsieur « l’éditeur délégué » n’ont rien à voir avec l’idéalisme de Kongo  Congo qui,  lui,  entend  marquer son écriture au fer rouge de son vécu et de ses passions.Il incarne le créateur exigeant, poursuivant de manière impérturbable sa démarche créative quitte à essuyer les plâtres d’un quotidien précaire.La pression de ses créanciers concomitante à celle de Joseph Désiré auraient pu avoir raison de son idéal ; c’est tout le contraire car il finira par avoir le dernier mot.

In fine, il va retourner la situation à son avantage et c’est Joseph Desiré, « nègre génétiquement modifié » qui va en prendre pour son grade.Il est rejeté par les financiers qui tiraient les ficelles dans l’ombre.

En effet, ces derniers après avoir pris connaissance des quelques pages du manuscrit de Kongo Congo décident de le publier.

Kongo Congo serait-il le double de Balufu ? Ce dernier est lui même un mordu d’écriture ( il a signé un roman inédit « L’enterrement du cadavre » qui a inspiré son film« Le Damier ») dont les coulées lyriques et le phrasé hallucinatoire donnent une vibration et un relief étonnants aux brouillons de l’écrivain en pleine parturition.

Le patronyme KongoCongo semble n’avoir pas été choisi au hasard, tant il appert que son style

est torrentueux comme le fleuve éponyme et son souffle indomptable.

Son goût pour les images osées ainsi que la sensualité de son écriture font le désespoir de son éditeur, qui l’exhorte à la couleur couleur locale et à l’exotisme, ce à quoi Kongo Congo  se refusera jusqu’au bout,jetant ses phrases comme un trompettiste de jazz, enfilant des mots qui bousculent la bienséance, prenant à rebours les conventions , à coup d’évocations érotiques et au prix de quelques scatologismes. Il gueule sa souffrance, conchie  le papier de ses vomissures.

Nous engouffre dans la nuit  d’un peuple à qui on n’a pas épargné des drames.

Des morts célèbres (P.E. Lumumba) et moins célèbres ( le poète Matala Mukadi Tshiakatumba) hantent le film comme pour témoigner de blessures inguerissables, de leurs marques indélébiles, de souffrances tues , de cadavres placardés dans les tiroirs.

La chaîne de victimes est interminable, des Congolais morts de froid en plein été , à Tervuren, en 1897 ;  à Patrice Eméry Lumumba , le premier ministre assassiné dont le corps fut liquéfié dans des fûts d’acide sulfurique et dont une des dents est exhibée (images d’archives) par un de ses deux bourreaux, chargés de basses œuvres,sans manifester le moindre remords.

Autant des cicatrices qui couturent la mémoire du peuple auquel Kongo Congo  se sent appartenir de toutes ses fibres et dont il se veut le hérault , sur les traces d’un poète martyr dont les extraits sont mis en évidence à dessein , Matala Mukadi Tshiakatumba, auteur de « Réveil dans un nid des flammes »(Paris, Seghers, 1969).

C’est à dessein que Balufu Bakupa Kanyinda saupoudre son film d’extraits de ce  poète congolais , figure de rebelle et chantre de la Tricontinentale, expulsé de Belgique, brièvement exilé en Algérie, emprisonné par le régime Mobutu puis rélégué dans son village natal dans le Kasaï.

C’est à ce combat inachevé que d’une certaine manière Kongo Congo entend donner corps et voix. Il est l’héritier d’une mémoire bléssée, le rejeton d’un peuple qui n’en finit pas de panser ses blessures. Cette incursion du côté des poètes congolais, avec extraits à l’appui , est d’autant moins gratuite que la question du statut de l’écriture oppose violemment l’écrivain et son éditeur

L écriture de Kongo Congo est incantatoire et tissée d’images flamboyantes. Elle  plonge ses racines dans un terreau mémoriel tourmenté ; elle s’engouffre dans la tripaille des souffrances tues, elle laboure les recoins des paroles interdites, du temps des coloniaux comme à l’époque des dictateurs « illuminés ».

Par un étonnant jeu de miroirs se tissent des connivences , pas toujours évidentes à première vue,  du pôle filmique à celui du réel . La  carrière cinématographique de Balufu se double d’une quête d’écriture dont ses scénarios portent la trace.

Lui même fait partie de cette génération qui a emporté dans son exil , collée à ses semelles,  la boue d’une patrie , le Congo.Un exil qui l’a incité à témoigner de son pays et à le mythifier à travers ses films. Sa carrière cinématographique avec son lot de frustrations ( dont le moindre est de ne pas pouvoir depuis trop longtemps déjà tourner dans son pays natal) n’a t’elle pas son répondant dans les obstacles qui se dressent sur la route de Kongo Congo  ?

Joseph Désiré , son éditeur, qui joue les éteignoirs ne rappelle –t-il pas les entraves à la liberté de création qui caractérisèrent l’époque de la dictature ainsi que ses précédents coloniaux ?

Le choix de ce double prénom qui tient lieu de patronyme à part entière n’est pas lui-même dénué de signification.La postulation d’une continuité idéologique et politique entre « le temps  des Flamands » ( la colonisation belge), d’une part, et l’époque Mobutu, d’autre part,est pour le moins plausible.

La scène où l’ont voit Joseph Désiré  aux pieds de la statue équestre de Léopold II ,dressée à la lisière du palais royal à Bruxelles, apporte l’eau à notre moulin. Balufu se réfère à un épisode bien réel : le retour chahuté et sans gloire en métropole du Général Janssens, commandant en chef de La Force publique au Congo belge, après les mutineries de juillet 1960.

« Sire, ils vous l’ont cochonné votre Congo » s’était écrié à brûle pourpoint le Général, prenant à témoin le roi-souverain, fondateur de l’E.I.C.

Ce clin d’œil assassin jette une lumière crue sur la personne de Joseph Désiré au service des desseins paternalistes.

 Son gôut immodéré du « pittoresque » l’inscrit dans une continuité historique, idéologique et comportementale d’essence coloniale dont Joseph Désiré Mobutu, à bien d’égards fut l’incarnation.

Qu’en est-il du jeu des acteurs ? Dieudonné Kabongo habite véritablement le personnage de Kongo Congo.Joseph Désiré , resucée absolument imbuvable de tyrans aux ruses imparables et de leurs manies à censurer la pensée, est incarné de manière époustouflante par Donatien Katik Diong, comédien et metteur en scène, dont c’est la première percée au cinéma. Alice Bosuma offre un jeu tout en malices.Emile abossollo mbo

est pour le moins convaincant dans ses habits de huissier zélé. Les autres acteurs, professionnels ou non, n’ont pas démérité.

Une foule d’acteurs a apporté sa contribution au tournage. Parmi eux , Ken Ndiaye en conteur vagabond qui en fait voir des mûres et des pas vertes aux policiers trop zélés de Matonge (Masuka et Mirko Popovitch), enclins aux contrôles d’identité intempestifs. Il y a aussi, Tshilombo , Musuka, et quelques autres( on me pardonnera les oublis).

Espérons qu’à l’avenir Balufu dont le film a fait salle comble lors de la dernière édition du festival X-taille ( du au avril 2007) à Bruxelles , obtiendra des pouvoirs publics et autres sponsors des budgets conséquents à la mesure de son talent.

Bon vent à Juju Factory !

Antoine Tshitungu Kongolo

Bruxelles

Ecrivain 

 

 

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