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19/06/2007

Sembene Ousmane: en guise d' hommage

                                                

Comme beaucoup d’autres de ma génération, j’ai grandi dans l’admiration quasi béate des écrivains sénégalais qui nous fascinaient d’autant plus, qu’à l’époque, le Congo nous apparaissait comme une sorte de désert au point de vue littéraire.

Aucune figure comparable à celle d’un L.-S Senghor !

Le voyage du poète-président  en 1969 à Kinshasa Congo, fut un évènement  qui , au niveau national, ne put soutenir la comparaison qu’avec le lancement d’Apollo 11.

C’est peu dire que nous étions subjugués par L-S Senghor, Cheik Hamidou Kane, Sembene Ousmane et quelques autres.

Et pourquoi , diantre, n’avions - nous pas un Senghor congolais, un Sembene Ousmane, un Cheik Amidou Kane ? La malheureuse responsabilité en incombait bien entendu aux Belges.On en disait tellement du mal à l’époque. La mort de Patrice Eméry Lumumba y était pour quelque chose. Et ces secessions inachevées et  inachevables qui avaient fait tant de morts inutiles. Les cendres de ces conflits là étaient encore toutes chaudes…

A travers nos lectures, nous avions pu goûter aux poètes  de la Négritude et fait notre provision de pages lumineuses de romanciers du monde noir. Détail qui a son prix, certains romans de Ousmane Sembene étaient imprimés à Kinshasa.

Plus que tout autre Sembene Ousmane touchait notre fibre intime tant par les thèmes qu’il abordait que par les personnages inoubliables qu’il campait.Il contribuait à aiguiser notre regard d’adolescent sur les iniquités et les injustices tant du passé que du présent.

Nous découvrions, émerveillés,  l’Afrique et ses peuples , dépeints avec gravité, sans misérabilisme ;  et nous partagions les rêves de ses personnages qui s’incarnaient avec tant de relief dans notre imaginaire.

 La mystérieuse attraction  de la littérature agissait sur nous avec une force , une intensité qui laissera tant de traces dans nos vies et pas seulement dans nos mémoires.

Les rêves, si bien évoqués par Ousmane Sembene ,  c’étaient ceux de nos pères, c’étaient ceux de nos aïeux,  c’étaient les nôtres, ceux d’une liberté toujours à venir.

Ces textes nous inspiraient un amour de l’Afrique qui ne m’a jamais déserté , et un désir irrépressible de témoigner de la dignité de ses femmes, de ses hommes et de ses enfants.

Un souffle épique nous emportait dans un univers héroïque et nous mettait à la bouche des mots qui inspiraient l’inquiétude à nos parents.Nous scrutions la souffrance des peuples en lutte, nous partagions leurs angoisses , leurs bonheurs ainsi que  leurs malheurs comme s’ils eussent été nos voisins.Comme nous étions enchantés de tours pendables commis par des Gavroche d’ébène dans « Les bois-de-bois-de-Dieu »[1].

Nous découvrions que l’Afrique n’avait pas été colonisée parce qu’elle l’aurait  mérité à quelque titre que ce soit.Cheik Amidou Kane nous en dissuadait par sa condamnation nette de l’art « de vaincre sans avoir raison »[2].« La Grande Royale » a imprimé son profil dans nos lobes cervicaux. Elle hantait nos pensées. Et nous cherchions vainement autour de nous des femmes qui lui ressemblassent. Des femmes d’airain dont les gestes et  les paroles eussent pu incliner la gent masculine à plus de modestie.

 

Ce monde imaginaire était plus vrai que celui de tous les jours. Peut-être parce qu’il était plus beau, plus équilibré , hanté des êtres idéalistes.

Sembene Ousmane nous a ouvert cette lucarne qui permet de découvrir la scène du vaste monde. Grâces lui soient rendus, nous découvrions avec ravissement que l’Afrique était aussi, terre d’héroïsme et de tragédie.

Nos aînés connaissaient peu la littérature du monde noir,  formés qu’ils avaient été dans les moules de programmes dits métropolitains,  où les auteurs africains étaient absents.

Une chape de silence pesait sur leurs noms. Silence redoutable faut-il le dire.

 

 

Par ailleurs, nos parents, dans ce Katanga des mines et des hauts –fourneaux,  rêvaient de faire de nous des ingénieurs, des techniciens , bref ceux qui prendraient la place de ces  Blancs qui leur avaient tenu la dragée haute, exhibant leur savoir infaillible, lequel  les autorisait à commander des nègres , et même de temps en temps à leur botter le derrière.

Nous n’étions pas totalement dépourvus de repères historiques, mais nos références avaient quelque chose de terriblement décharné.

Mon père par exemple, comme beaucoup d’autres, était peu bavard sur les véxations du temps de la colonie. La pudeur plus que tout expliquait ce demi silence.

Il avait applaudi bruyamment à l’accès du Congo à son indépendance.

Mais il y avait des soirs où sous l’aiguillon de nos questions, il narrait des épisodes du temps de la colonie.

Nous découvrions quelques maillons épiques de notre passé.

Les Sénégalais , eux , avaient franchi le Rubicon.D’un côté , l’écriture ;   de l’autre , le silence.

Cela nous portait forcément à nourrir des rêves d’écriture.Une parole qui fût la nôtre.

Sembene aura été  cet aiguillon.Nous découvrions à la même époque ses films : « La Noire de »(1966), « Le Mandat »(1968),etc.

On dissertait sur ses livres , on en débattait les thèmes et notamment de l’émancipation de la femme africaine.

La ravissante métamorphose de Penda, la prostituée,  dans « Les Bouts de bois de Dieu »

nous inspiraient de graves pensées. Nous moquions la candeur de la jeune N’Deye Touti qui désirait tant ressembler aux blanches sous couleur d’une émancipation fallacieuse.

La littérature africaine a été le piment qui a donné son goût  brûlant à notre adolescence.Elle nous a imprimé  sa marque qui se traduit, quelques décennies plus tard,  par ce goût irréductible pour la justice et pour la cause des plus faibles. Cette sensibilité d’écorché vif qui porte aux chimères.

L’époque fut fiévreuse, dans ce ghetto qu’avait été le Congo. Y  débarquaient des enseignants de toutes les nationalités,  venus à la rescousse d’un pays immense et richement doté , mais pauvres en compétences humaines. Le nombre d’ universitaires et de diplômés de l’enseignement supérieur y était le plus faible de toute l’Afrique Noire.

Cela nous permit de côtoyer tant de cultures.Les Haïtiens , dont les Belges disaient tant de mal , et ces derniers le leur rendaient bien. Ils étaient en grand nombre parmi les cargonautes

venus de quatre coins cardinaux pour empêcher le naufrage du navire Congo.

Ils nous ont permis de connaître l’histoire des peuples noirs , n’étaient-ils pas des descendants d’esclaves ?

Certains enseignaient le français avec une compétence qui m’éblouit encore, à des années de distance.Les Belges chuchotaient qu’ils détenaient de faux diplômes.

Ils nous parlaient de Jacques Roumain, de Jacques Stephen Alexis…..ils nous donnaient les clés d’un paradis dont nous n’eussions jamais franchi le Rubicon sans eux !

Les livres circulaient et les rhétoriciens que nous étions devenus débattions de « Gouverneurs de la rosée [3]», « O pays mon beau peuple »(1957), « L’Harmattan»(1964), « Compère Général Soleil [4]»(1965) .... Notre langue s’enrichissait de tout un vocabulaire chantant et parfumé de cannelle.

Les poèmes de Senghor déployés avec majesté nous parlait avec tant de gravité. « Femme nue, femme noire » distillait  dans nos bouche le vin capiteux de mots charnus. « Négresse » : ce mot , sous sa plume magicienne, se dépouillait  du mépris dont l’enrobaient ordinairement nos professeurs belges. « Il s’est entiché d’une négresse, pauvre con ! »,  disaient-ils,  sentencieusement,  d’un ami qui « avait mal tourné », autrement dit , avait  choisi de vivre avec une congolaise.

« Négresse » , avec Senghor,  ce mot séyait à nos sœurs et à nos mères !

La guerre de mots se soldait à notre avantage.C’était le sentiment que nous éprouvions à la lecture de tous ces chefs-d’œuvre.

Et en silence, je me disais , comme beaucoup d’autres, que j’écrirai des romans et même des nouvelles.  Des nouvelles qui raconteraient la misère du peuple grugé par des fonctionnaires corrompus comme dans « Le Mandat » de Sembene Ousmane. Des récits qui dénonceraient la bureaucratie qui cadenassait l’avenir et nous menaçait de sclérose.Combien ma résolution comportait d’outrecuidance, je le mesure aujourd’hui !

Mais cette envie d’aligner les mots, de leur donner sans doute une importance démesurée ne m’a jamais quittée.On dirait une herbe têtue qui plie sous le vent mais relève la tête aussitôt évanouie le souffle de l’harmattan.Une lampe dans la nuit.Une loupiote au bord du chemin.

Mais sans qui l’espoir serait un vain mot.

Nombreux furent les écrivains qui apportèrent des réponses à nos interrogations d’adolescents. Ils furent tout aussi nombreux à nous fasciner . C’est à cette époque( entre 1969 et 1976) que j’ai eu à découvrir les plus grands : Camus , Zola , Hugo , Sartre…Je refusais pour ma part de lire ces enchanteurs dans les éditions édulcorées ( «  en français facile »)qui circulaient , à l’époque, en Afrique, grâce aux officines de la coopération.

Je dévorais les volumes estamplillés « texte intégral » dont la bibliothèque familiale était richement pourvu.

Je fréquentais assidûment de bonnes bibliothèques. Et je dilapidais mon maigre argent de poche en achat de livres dans les librairies de la ville (essentiellement des livres de poche).  

Le Sénégal , terre d’écrivains magnifiques : cette image là aussi date de cette époque.  Celle de mon adolescence en prise avec un monde à déchiffrer.Sembene , dans cette galerie, a quelque chose de mythique et d’inaltérable.

Et j’ai retrouvé un je ne sais quoi d’ineffable en relisant « Les bouts de bois de Dieu », en janvier 2007. Ces pages vibrantes n’ont rien perdu de leur magie.Elles n’ont rien perdu de leur substance.

Leur  message est toujours d’actualité comme on dit dit de nos jours. On nous avait promis la mondialisation et le village planétaire.Les ouvriers doivent toujours se battre contre des patrons oppressifs et sourds à leurs révendications.L’actualité justement est richement pourvu en épisodes de la lutte ouvrière.Hier, l’oppresseur  était peut-être plus facile à  identifier( le colon , le patron d’usine) ; aujourd’hui, en revanche, c’est un sorte de monstre sans visage,une hydre aux bras tentaculaires. Dans les transes du village planétaire , de la planète mondialisée et globalisée ,des noms résonnent comme autant de nouvelles étapes dans une longue lutte : les Forges de Clabecq, Vilvorde, Usine VW d’Anderlecht…et bien d’autres à venir.

 

Antoine Tshitungu Kongolo

 



[1] Paris, Editions Le Livre Contemporain, 1960

[2] « L’Aventure ambiguë », Julliard, 1960

[3] Paris, Les Editeurs Français Réunis, 1961, 1ère édition 1944

[4] Paris, Gallimard, 1955

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