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29/05/2007

« Anya », le premier roman de Cl.Faïk-Nzuji ou les clés du rêve

  Il est des textes dont la parution, en elle-même, constitue un événement non qu’ils  soient  sous les feux de la rampe mais parce qu’ils constituent, même si l’évidence n’en est pas partagée, une rupture, une invitation à cheminer dans des sentiers inédits.

 

Il faut rappeler ,à juste titre, que Cl. Faïk-Nzuji est une véritable configuration congolaise, selon une belle expression empruntée à Alain Ricard.Elle représente et incarne de belle manière ce qui, aux yeux du chercheur français, fait la spécificité de la littérature congolaise (RDC). Les écrivains de ce champ, contrairement à la plupart de ceux issus des anciennes colonies françaises, sont à la fois des philologues et des créateurs.Cet alliage fécond aura produit un corpus impressionnant où se révèle une connaissance très précise des textes de la tradition orale dans leur dimension linguistique et esthétique.

Dans le domaine de la linguistique et de l’esthétique littéraire des textes relevant de l’oralité, Clémentine Faïk-Nzuji a signé, entre autres, « Kasala, chant héroïque des luba » (P.U.Z., 1977, 450p.),  un essai savant sur la poésie panégyrique luba .Elle a par ailleurs analysé et livré les clés des symboles qui subsument l’art et le langage des peuples africains. Ce volet scientifique et théorique de son œuvre a fini en quelque sorte par éclipser son œuvre littéraire constituée des poèmes, de nouvelles et de contes.

Anya s’inscrit au carrefour des quêtes qui ont marqué la trajectoire scientifique et littéraire de l’auteur.C’est pourtant une œuvre littéraire à part entière, d’une lecture aussi agréable qu’instructive. Le thème du rêve qui nourrit la trame de Anya, sous-titré roman initiatique, est éminenment universel.Le personnage éponyme, une jeune femme mal dans sa peau, entame une sorte de retour aux sources, en terre africaine en quête des réponses aux rêves troublants qu’elle ne cesse d’enfiler et dont elle consigne les détails dans des carnets intimes.

Elle se rend dans le pays de ses aïeux où elle se met à l’école de son oncle paternel Vuluka (patronyme programmatique qui signifie « Souviens-toi ! »). Leur quête respective de sens, leur envie de déchiffrer le passé et de décoder les messages enfouis dans  les rêves les portent à dialogue fructeux, riche en révélations, émaillés de symboles révélateurs.Dialogue qui consiste en un voyage plein d’enseignements dans le passé familial avec son lot de secrets, de disputes, et de drames.

Le séjour de trois jours près de l’oncle Vuluka, est une intiation au langage fascinant et déroutant des rêves.

Le récit vacille sans cesse, entre rêve et réalité, ombre et lumière, jour et nuit, certitude et questionnement.Il en résulte un rythme binaire , nourri du va-et-vient incessant entre deux polarités dont le caractère contradictoire s’estompe pourtant au fil des pages.Cette binarité est également sensible dans le fait que deux personnages dominent le roman ; c’est le dialogue à deux qui se tisse entre la nièce et son oncle qui en tisse la trame.

Cette oscillation entre le monde opaque et énigmatique du rêve et celui de la vie de tous les jours contribue à relancer sans cesse la dynamique du récit. Il est l’axe sur lequel repose la construction romanesque.

Deux voix tissent un dialogue hallucinant où s’entrechoquent les angoisses de deux êtres, où se revèlent leurs manques, où entre en collision leurs affects, leurs vécus.Ce dialogue est vécu  pourtant ,de part et d’autre, comme réparateur.

Anya découvre l’aspect libérateur de la parole.Elle apprend à défaire les nœuds coulants de ses angoisses.Elle est initiée à l’art d’interpréter les rêves, portail dont le franchissement lui permettra de sauter à pieds joints dans le monde de la sagesse reposant sur des repères stables.Lestée de rêves qu’elle est incapable de comprendre, Anya pourra les décoder grâce à son oncle qui ,lui même ,n’a cessé depuis sa petite enfance dêtre hantée par des visions et des cauchemars, et qui en viendra, au bout d’un long parcours initiatique, à en maîtriser l’interprétation.

Le rêve est un langage structuré dans ses moindres détails, un code, un discours à part entière,

mais dont l’interprétation bute sur l’opacité des symboles.

C’est la volonté de comprendre ce langage diurne, d’en saisir la face cachée qui est le motif de la quête qu’entreprend Anya.

Par ailleurs, dépositaire d’une mémoire familiale riche mais embrouillée, elle part à la quête des pièces manquantes du puzzle.Le silence pesant sur certains membres de sa famille, ou encore sur certains épisodes de la saga familiale sont autant des brèches à combler.

Ses rêves sont le déclencheur de son malaise dont les racines profondes échappent obstinément à ses ratiocinements.

Son voyage en Afrique est une tentative de venir à bout de ses angoisses et de ses cauchemars réccurents qui ont fini par lui gâcher la vie. L’oncle lui explique les tenants et les aboutissants de sa quête : « Tu étais arrivée au point de jonction, où il t’était devenu impossible de poursuivre ta vie, sans avoir trouvé de solution au désarroi intime qui te minait. Tu es venue rechercher dans le passé, dans tes racines des indices pouvant t’aider à déceler quelques réponses. Mais ma fille, existe-t-il seulement quelque part une réponse ? » (Anya, p108-109)

Isolés des autres membres de la famille et des habitants du village de Kalunga, la nièce débarquée de manière impromptue de l’Europe, et l’oncle qui a changé de nom afin d’assumer sa mission de transmission du message lui légué par son père, nouent un dialogue qui bouscule les frontières et les barrières de générations.

L’oncle commence par évoquer le mouvement migratoire qui a conduit leurs aïeux à s’installer dans cette région.Il narra la légende relative à l’origine de son ethnie dont le nom est redevable à la spécialisation technique et commerciale qu’assumeront ses aïeux dès lors qu’ils exploiteront le lac salé et deviendront les fournissuers de sel dans la région.L’oncle chargé des ans est aussi une véritable instance critique qui tout en étant féru des références ancestrales s’efforce d’en livrer une lecture éclairée, distanciée, et nourrie par toute une vie semés d’embûches où les expériences malheureuses ne font pas défaut.

Il n’est pas aventureux à la lumière de cet exemple et de biens d’autres d’avancer qu’il est l’alter ego de l’auteur. A travers lui, la romancière s’adonne au décodage des symboles qui nous voilent le sens profond des rêves et qui sont dévoilés grâce à la sapience des anciens laquelle plonge ses racines dans un terreau immémorial.

Ce premier roman vient jalonner à son tour un long cheminement qui a pris en charge de manière exemplaire la question des fondements symboliques du langage et de l’art en Afrique.C’est moins une première tentative qu’une œuvre d’une éclatante maturité.Loin des certaines modes parisiennes avec leurs fanfreluches, leurs redites, leur style convenu, leur féminisme de commande qui sent parfois l’huile.La leçon qui s’en dégage, c’est que le  rêve ,pour l’Africain, est non l’envers du réel mais son pendant et même le code le plus sûr de son interprétation.Du fait qu’il est de chargés de symboles, aucun rêve ne peut  être interprété au petit bonheur à la chance.C’est dans l’épaisseur des symboles charriés que gît la clé de la signification du rêve, toujours en prise avec la vie.

Anya, est un texte grave et sobre, riche de résonnances et dont la musique tissée de main de poétesse ,pour son édification comme pour son plaisir,  accompagnera longtemps le lecteur.L’auteur évoque évoque avec grâce des paysages crépusculaires, ce qui en dit long sur sa propre connivence avec la nature , jamais réduite à un décor.En effet, l’être humain et la nature n’ont un sens que l’un par rapport à l’autre.

Cl.Faïk-Nzuji, « Anya.roman initiatique », Bierges, Editions Thomas Mols.Postface de Pierre Yerlès, 192 p.

15/05/2007

Pius Ngandu Nkashama : un monstre sacré

Pius Ngandu Nkashama est un des monstres sacrés de la littérature africaine .Né en 1946 à Mbuji-Mayi (Kasaï-Oriental), cet immense écrivain au verbe frondeur pourrait résumer , à lui tout seul,  les affres d’une vie d’écrivain dans le Zaïre de Mobutu , où l’idéologie plombée du parti – Etat  ne pouvait tolérer de discours échappant aux normes codifiées par le bureau politique du Parti. Arrêté, torturé dans les caves des Services de Sécurité à Lubumbashi en 1977, puis relégué à Mbuji-Mayi, sa ville natale. Contraint à l’exil, il atterrit en France. Il prit le chemin de l’Algérie, où il enseigna à l’Université d’Annaba. Rien à voir avec les récits tronqués de certains exilés,  en quête de bien-être qui se sont fabriqués a posteriori une biographie sur mesure pour tromper les gogos et qui ont fait de la souffrance des Kasaïens du Katanga, un véritable fonds de commerce. Après avoir été Professeur titulaire à l’Université de Paris III, il enseigne actuellement à l’Université de Louisiane à Bâton rouge (USA).

Son œuvre est une immersion exemplaire tant par son ampleur que par force de l’écriture dans le terreau tourmenté de quarante dernières années du Congo/Zaïre.

Plus que tout autre, son œuvre est le dépositaire des souffrances du peuple congolais, de sa jeunesse martyrisée, de ses guerres dites tribales qui ont impliqué des gosses instrumentalisés par des chefs de guerre, de femmes victimes des pouvoirs phallocrates et pervers. Hérault d’un peuple supplicié titubant dans la souffrance, il s’est voulu aussi une lampe pour son peuple.

L’écriture chevillée au corps, il en a fait le symbole d’une résistance, de la rage de proclamer la vérité face aux censeurs. A l’actif de Pius Nganda Nkashama, plus de soixante ouvrages parmi lesquels des dictionnaires, des romans, des manuels, des livres pour enfants, des pièces de théâtre , des essais, des recueils de poésie etc.

De la descente aux enfers du peuple congolais, il est le mémorialiste sublime, le chroniqueur implacable. Sa description des réalités kafkaïennes du système Mobutu n’a pas d’égal. Ses mots forgés dans les entrailles de nuits soumises à l’agonie sans fin des « étoiles écrasées » furent des repères pour toute une génération déboussolée et sacrifiée.

Il montre à travers des romans comme «  La mort faite homme » ou « Le pacte de sang » que le pouvoir omnipotent de Mobutu aura été bien plus lourd à porter que ne le laissèrent  accroire des écrits à l’eau de rose concoctés par des prétendus spécialistes du Congo et notamment en Belgique. Il dénonce la déstructuration mentale d’un peuple acculé à la folie .

Une folie qui, non seulement apparaît comme un thème récurrent, mais bouscule les normes du langage dans une glossolalie, à la mesure des maux dénoncés et des univers en déliquescence décrits.

Folie qui pervertit les normes du romanesque pour en couler les drames loin des conventions étriquées, dans les friches d’un imaginaire libéré.

 

Antoine Tshitungu Kongolo

Quelques œuvres de Pius Ngandu Nkashama : La malédiction, Paris, Silex, 1983 Le fils de la tribu, suivi de La mulâtresse Anna, Dakar, Nouvelles éditions africaines, 1983 Le pacte de sang, Paris, L’Harmattan, 1984 La mort faite homme, Paris, L’Harmattan, 1986 Vie et mœurs d’un primitif en Essonne quatre-vingt-onze, Paris, 1987 Dictionnaire des œuvres littéraires africaines en langue françaises, Paris, Nouvelles du Sud, 1994

13/05/2007

Zombies et mouvanciers

                                    

            

          

Les intellectuels zombies redoutent de réfléchir tellement leur cervelle est vide. Ils détestent le débat et se complaisent dans les jeux pervers de l'ombre. Ce sont des éminences grises .D'un zèle surfait, ils ne s'embarrassent d'aucun principe.

Ne me demandez pas de vous décrire leurs idées, ils n'en ont pas: ce sont des re-producteurs.On dirait qu'ils sont faits pour se contenter, en guise de nourriture, de ce que les autres ont remâché. Ce que la bouche d'autrui a craché, ils s'en régalent  comme s'il y eût s'agit du meilleur des plats. C'est ainsi !

Ils se contentent  de réchauffer des plats, si ce n’est de s'essayer aux recettes éculées. Il ne leur viendrait pas à l'idée de contredire vigoureusement leurs mentors attitrés. Ils vénèrent tout ce qui a le vernis de la respectabilité, tout ce qui est rassurant et consensuel. Tout ce qui est fade fait leur bonheur. Tout ce qui est ressassement flatte leur conservatisme. Leur tendance à la somnolence leur fait redouter tout ce qui est bouillon de culture. Passéistes, passifs, poussifs... et pis encore !

Ils ont peur de franchir les limites qui leur sont fixés, de pénétrer dans les domaines interdits, de questionner les mots, de mettre à plat les notions toutes faites. De peur de se retrouver sans repères et perdus. Ils n'oseraient jamais ramer à contre-courant de ce qu'ils ont ingurgité sur les bancs des écoles. Ressembler au maître, à tout prix, les enferme dans la dialectique du maître et de l'esclave.Ce sont des seconds couteaux à vie, des ramoneurs, des mollassons, des paillassons.

Ils sont d'accord avec tout le monde, car ils auraient trop peur qu'on découvrît leur vacuité, s'il leur  prenait de contredire hardiment leurs  interlocuteurs. Ils  rapportent, en haut lieu, les faits et gestes d’honnêtes gens. Ce sont des mouchards faute de pouvoir analyser ce qu'ils engrangent pour le compte d’autrui.Dans l'ordre végétal, ce sont des épiphytes, des parasites, bref des créatures nuisibles.

Ah ! Qu’ils adorent les farandoles de la vanité, les micmacs, les jeux de masques, les transes de l'autosatisfaction.

Les intellectuels zombies  ignorent  la dialectique ; elle est à leur esprit, ce que le soleil est à la nuit.

Leur  discours est le reflet des complexes enkystés dans leur psychisme.

On les reconnaît assez aisément à leur psittacisme : cette tendance marquée à reproduire de façon mimétique des références livresques. Je passe sur leur manie  de citations.

Intellectuellement, ils accusent une dépendance maladive à l'égard de représentations et de clichés qu’ils tiennent de leurs  maîtres. Ils  sont  «  La Voix de leur  maître ». Grâce à eux, le discours forgé naguère, pour légitimer et perpétuer notre dépendance, a des beaux jours devant lui.

Adeptes du flou, ils font leur miel de l'obliquité, et s'en tirent  le plus souvent par des propos chèvre-choutistes. Ils ne peuvent  prendre le risque de naviguer à contre-courant.

Ils se satisfont  de l’opinion, à ce compte,  ils ne pourraient  incarner le défenseur de la veuve et de l'orphelin.

 Ils  s’avèrent être plus proches du singe savant que du sourcier ;  ce  ne sont pas des arpenteurs qui s'en vont à la découverte des terres nouvelles. Il  leur  suffit de mâcher ce que d'autres ont apprêté, de rabâcher les idées reçues. Tout  le contraire des esprits forts.

A quoi les reconnaît-on me demanderiez-vous?

Rien de particulier ne le caractérise sur le plan physique. C'est à l'usage que l'on découvre leur raideur d'esprit, leur conservatisme, leur infantilisme, leur  couardise ainsi que leur duplicité.

Il leur arrive même de donner le change par un certain brio , lequel ne tarde guère à montrer ses limites , pour peu qu'on veuille creuser des sujets, et décaper des notions mal servies par les consensus mous, où nous baignons en permanence.

Comment nous assumer lorsque fondamentalement, il nous manque l'arme de l'analyse critique, lorsque toute distanciation par rapport à notre condition historique, économique et sociale est viciée par les ukases du maître ou encore lorsque nous demeurons subjugués par les paradigmes qui forgèrent notre dépendance ?

Les  zombies  ne marchent  pas hardiment, ils flottent  à la manière d'un ectoplasme.Les intellectuels zombies  pèchent  le plus souvent par leur maîtrise insuffisante de l'histoire qui a forgé leur peuple , et conditionné leur positionnement.Ils  ne peuvent  mettre en joue les assertions imprégnées d’idéologie faute d’outils de lecture adéquats.Ne se rangent-ils pas systématiquement du côté de ceux  qui détiennent momentanément les privilèges et le pouvoir ? D'où, ils  ne peuvent  remettre en question les mensonges du plus fort, par crainte de perdre les privilèges qui leur sont concédés. Cela équivaudrait à  brûler les vaisseaux. L'obliquité de leur  discours est tactique.

Les zombies sont  l'équivalent de ceux qu'on appelle, dans le français de Kinshasa,  des mouvanciers.Un mot qui évoque toute la duplicité des gens rompus  aux jeux de balancier qui structurent la politique locale.Ce ne sont pas des pyromanes, mais des cireurs de bottes.

Non des voleurs de feu,  mais des éteignoirs!Ils en grattent du papier, les intellectuels zombies mais pour dire quoi au juste ?

 

Antoine Tshitungu Kongolo

 

 

 

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